Grand Format

La mode suisse sur la scène du monde

Introduction

Ils remportent des prix prestigieux comme récemment la Genevoise Tina Schwizgebel-Wang. Ils dirigent des grandes maisons de la mode et du luxe internationales. Ils sont sélectionnés dans les plus importants concours de mode. Ils habillent, parfois, Björk ou Beyoncé. En 10 ans, les designers de mode suisse ont explosé sur la scène internationale. Une décennie qui correspond à l'envol de la section "Mode" de la Haute école d'art et de design (HEAD) genevoise. Portraits et décodages, entre froufrous et démarches d'artistes.

Chapitre 01

L'explosion de la scène du stylisme suisse

Pas dans la rue. Pas dans le train non plus. Pas au bureau (encore moins). Pas même le samedi soir. L'explosion du design de mode romand n'a pas modifié l'allure de la rue qui continue d'osciller entre bon goût sage, bonne facture et excentricités mesurées. Et pourtant. Ces dix dernières années, la scène du stylisme suisse a explosé. Vraiment!

Mais alors, à quoi cela se voit-il? Au nombre de jeunes créateurs suisses présents au palmarès des grands concours de mode internationaux. A commencer par celui qui se tient à Hyères, dans le Sud de la France, et qui passe pour le plus prestigieux d'Europe (du monde?).

La présidente du jury du 34e Festival international de mode et de photographie, Natacha Ramsay-Levi (à gauche) le 26 avril 2019. A droite, Charlotte Casiraghi, membre du jury.
La présidente du jury du 34e Festival international de mode et de photographie, Natacha Ramsay-Levi (à gauche) le 26 avril 2019. A droite, Charlotte Casiraghi, membre du jury. [Sébastien Nogier - AFP]

Il y a quelques jours, et pour la troisième année consécutive, un étudiant de la Haute Ecole d'art et de design, la HEAD, figurait dans la sélection finale: Tina Schwizgebel-Wang y a même remporté le très envié Prix Chloé.

Une constance de la présence genevoise que le directeur de la manifestation, Jean-Pierre Blanc, qualifie de "spectaculaire", ce d'autant plus que le jury change chaque année.

Cela se voit aussi aux designers helvétiques qui dirigent ou ont dirigé de grandes maisons (Lucie et Luke Meier, à la tête de Jil Sander, Serge Ruffieux qui pilota Dior avant de reprendre Carven, etc.). Aux créateurs qui se sont glissés dans les équipes très fermées chez Céline, Louis Vuitton, Hermès ou Saint Laurent. Certains, mais ils sont plutôt rares, reviennent après leurs stages pour ouvrir leur marque-atelier en terre romande – comme le Jurassien Luka Maurer et son label Garnison implanté à Porrentruy; ou comme le Genevois Mikaël Vilchez avec Forbidden Memories.

Pour une part, cette éclosion part de la HEAD genevoise. Justement, la section "Mode" de cette HES publie ce printemps un album flamboyant. Sobrement intitulé "Fashionhead", il revient sur l'extraordinaire laboratoire de formes et d'idées qui s'y est développé ces dix dernières années.

Quelques 400 pages d'images (mais pas que) où chaque photo semble tirée d'un journal intime ou réfléchir le monde – une mode "quelque part entre notre planète et la peau".

Claire Iseppi, collection "Sur le carreau", Master 2018, photo tirée du livre "Fashionhead" de la HEAD.
Claire Iseppi, collection "Sur le carreau", Master 2018, photo tirée du livre "Fashionhead" de la HEAD. [Olivia Schenker - DR]

Le ciel des jeunes designers de mode suisses est vide de figures tutélaires et de traditions, ou presque, contrairement à celui des aspirants photographes, graphistes, architectes ou designers qui est, lui, peuplé d'une foule de prédécesseurs illustres, célèbres et imposants. Est-ce pour cela que ces jeunes créateurs n'ont aucun point commun, sinon le fait de créer des habits qui tirent plutôt du côté de l'art contemporain ou de l'artisanat que du côté du strass?

La chose qui réunit les élèves qui sont sélectionnés, depuis 10 ans à Hyères, c’est peut-être leur capacité à créer et à parler de leurs créations sans trop de retenue.

Jean-Pierre Blanc, fondateur du Festival de Hyères

La mode est un récit. Démonstrations en 4 portraits.

Chapitre 02

Tina Schwizgebel-Wang, de l'art à l'épiderme

C'est la toute dernière des auréolées suisses. Ce printemps, elle était sélectionnée pour le concours de Hyères avec une autre étudiante de la HEAD, Fanny Aigroz. Elle vient d'y remporter le Prix Chloé, comme elle l'a raconté dans "La Puce à l'Oreille".

>> Tina Schwizgebel-Wang dans "La puce à l'Oreille":

Muy Bienne !
La puce à l'oreille - Publié le 09 mai 2019

Tina Schwizgebel est née à Genève, dans une famille de créateurs imposants – son père Georges est grand maître de l'animation, sa mère est prof de dessin et son frère Louis pianiste concertiste. Après des études d'art à l'Ecal lausannoise, elle s'inscrit en master de mode à la HEAD de Genève. Un pari risqué puisqu'elle ne connaît rien à la technique du vêtement ni à sa production. La collection qui l'a vue sélectionnés à Hyères est pétrie de ses voyages et de ses réflexions.

Elle est née du home tatoo que la créatrice à découvert à Berlin – une pratique qui consiste à se tatouer soi-même pour écrire, en quelque sorte, son autobiographie sur sa peau. Tina S. qui en a appris la technique, a construit sa très belle et profonde collection en déployant le rituel du home tatoo – le rasage de la peau se lit sur certaines tenues, les esquisses préparatoires irriguent ses imprimés ou ses sérigraphies, etc. La peau confrontée à ce qui la recouvre. Le côté transitoire de la mode rudoyé par l'aspect définitif du motif tatoué. Des habits-discours.

Une création de Tina Schwizgebel-Wang.
Une création de Tina Schwizgebel-Wang. [DR]

Chapitre 03

Vanessa Schindler, l'art et la bagnole

Attention prodige. Personne n'a oublié la collection qui a valu à cette Bulloise le grand prix de Hyères à l'unanimité (une première) en 2017. Pour la préparer, cette ex de la HEAD a adapté, après de longues recherches, des matériaux utilisés dans l'industrie automobile (on résume, pardon!).

Résultat: une collection d'une poésie extraordinaire, où le côté glacé, gommeux et comme fondu de la matière industrielle, donne une nouvelle vie à des tissus mouvants. L'actuelle carrière de Vanessa Schindler illustre le parcours de ces designers qui ne se rêvent plus forcément en nouveau Jean-Paul Gaultier: "Je suis actuellement en résidence à la Cité Internationale des Arts à Paris, je travaille sur une nouvelle collection de bijoux et sacs, produit à la main dans mon studio. Je collabore avec des artistes."

Vanessa Schindler, collection "UrethanePool", Master 2016.
Vanessa Schindler, collection "UrethanePool", Master 2016. [Myriam Ziehli - DR]

Chapitre 04

Maxime Rappaz, de l'habit au septième art

Il a quitté la mode alors qu'on lui prédisait un avenir à succès façon Hussein Chalayan ou du côté de chez Hermès. Comme beaucoup d'étudiants en arts (appliqués ou non), il a changé de discipline et s'est tourné, lui, vers les images qui bougent – costumier pour Christophe Honoré, il travaille sur un long métrage après un master en cinéma.

Là où la jeune génération de designers suisses se racontait, lui, il se taisait. Ses silhouettes mutiques, aériennes et sculpturales, vêtues d'un peu de tulle et de formes géométriques bleu pastel sont restées dans les rétines.

Maxime Rappaz, collection "Finalement, j'ai opté pour le carré", Bachelor 2011.
Maxime Rappaz, collection "Finalement, j'ai opté pour le carré", Bachelor 2011. [Baptiste Coulon - DR]

Chapitre 05

Kévin Germanier, récup' et tapis rouge

Il a habillé Björk, il a créé des accessoires pour Beyoncé et a tapé dans l'œil de Rihanna. Tous les grands magazines et sites de mode, a commencer par Vogue, ont tressé ses louanges…

En surface, ce Valaisan né à Granges, qui a étudié à la HEAD avant de suivre la fameuse Central Saint Martins à Londres et de travailler chez Louis Vuitton, construit sa carrière comme une future star de la mode – qu'il est déjà.

Une création de Kévin Germanier.
Une création de Kévin Germanier. [Alexandre Haefeli - Instagram.com/kevingermanier]

Sauf que celui qui a lancé sa marque sobrement intitulé Germanier, mêle les paillettes et une idée de l'écologie. Ses tenues à la beauté pétulante et extravertie, sexy mais réfléchies, sont en effet réalisées à partir de matériaux récupérés. Malgré le succès médiatique, Germanier reste un label parisien fragile. Son credo: réconcilier glamour et durabilité. Son motto: ma muse est digitale, elle n’existe pas, c’est cette frustration qui me pousse à créer. Attention, surdoué à suivre.

Crédits

  • Proposition et textes:

    Stéphane Bonvin

  • Réalisation web:

    Melissa Härtel

  • RTS Culture

    Mai 2019