Publié le 08 avril 2019 à 12:54

La légion des haters, ces "imbéciles" qui infestent Internet

On a déjà tout dit à propos d'Internet, à charge comme à décharge.
On a déjà tout dit à propos d'Internet, à charge comme à décharge. [Depositphotos]
Salué à ses débuts comme le remède à tous les maux, Internet serait aujourd'hui devenu un enfer à ciel ouvert, rempli de fake news et de propos haineux. Décryptage d'un phénomène en pleine expansion.

Peu de temps avant sa mort, Umberto Eco a déclenché la polémique en tenant les propos suivants: "Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d'imbéciles qui, auparavant, ne faisaient que discuter au bar après un verre de vin, sans causer de tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite, alors qu'aujourd'hui ils ont le même droit de parole qu'un prix Nobel. C'est l'invasion des imbéciles."

Et d'ajouter: "La télévision a promu l'idiot du village, auquel le spectateur se sentait supérieur. Le drame d'Internet, c'est qu'il est en train de faire de l'idiot du village un porteur de vérité."

Eco invitait en conséquence les journaux "à filtrer avec l'aide d'une équipe de spécialistes les informations circulant sur Internet, puisqu'aujourd'hui personne n'arrive à savoir si un site est fiable ou non."

L'écrivain italien Umberto Eco L'écrivain italien Umberto Eco [Philippe Desmazes - AFP]

Déferlement d'insultes

La polémique a trouvé un large écho médiatique, principalement (il faut bien le dire) sur Internet, où les utilisateurs ont affirmé dans leur grande majorité que le maestro s'était trompé pour une fois et que la Toile est le meilleur des mondes possibles… le tout dans un déferlement d'insultes.

Dans l'une de ses dernières "missives" (qui clôt aujourd'hui le recueil "Pape Satàn Aleppe"), Eco avait alors répliqué en dressant sournoisement le bilan suivant: Facebook a multiplié les complots et les canulars, diffusé les mensonges les plus abscons, renforcé les superstitions et sublimé les velléités de tout un chacun.

Le débat reste plus que jamais ouvert et amène à réfléchir sur le Web et ses rebuts. On a déjà tout dit à propos d'Internet, à charge comme à décharge. Salué à ses débuts comme le remède à tous les maux de ventre idéologiques et comme le terreau sur lequel la liberté de parole aurait donné vie au peace-and-love post-californien, Internet serait aujourd'hui devenu un enfer à ciel ouvert où des inconnus au pouvoir oligarchique suceraient le sang blanchâtre du peuple ignorant.

L'opposition entre les prophètes de l'Apocalypse et les adorateurs du Web est animée et bien vivante, et il est curieux qu'elle ait été alimentée précisément par Umberto Eco, lui qui l'avait raillée dans l'un de ses essais.

Au-delà du jugement, il est un fait indéniable: Internet est un miroir de la société (et probablement l'un des plus fidèles). A ce titre, Internet est précieux: grâce à lui, il est possible de mesurer le degré de culture et d'inculture auquel nous sommes confrontés. Il suffit de naviguer quelques heures sur le Web et de lire des posts, des commentaires et autres interactions pour comprendre dans quelle tempête nous sommes pris. Et il faut bien reconnaître qu'il n'y a pas là de quoi se réjouir.

>> A voir: "Les théories complotistes sur les réseaux sociaux, un gros problème" avec Martine Brunschwig Graf

L'invitée de La Matinale (vidéo) - Martine Brunschiwg Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme
La Matinale - Publié le 02 avril 2019

Caché derrière son ordi

L'anonymat offert par Internet sur la place publique mondiale (où tout le monde se sent autorisé à parler de tout) est à l'origine d'une véritable crise sociale. Et nous ne parlons pas ici des canulars et des fake news qu'il faut combattre à l'arme blanche en maîtrisant les "tigres" des réseaux sociaux et en démasquant les escroqueries point par point: nous parlons du discours de haine, de la cruauté et de la détestation qui se déversent sur la Toile.

Le discours de haine, avec sa spirale d'insultes qui s'auto-alimente tout en se propageant dans l'espace numérique, emporte tout sur son passage. Quiconque essaie de créer un compte ou un forum dans l'espoir d'y favoriser les échanges d'idées se retrouve au contraire submergé par un torrent de fiel. L'univers des haters, des trolls, des shitstorms et de la cyber-intimidation se dilate de façon exponentielle, se nourrissant du dernier degré de l'effet de groupe.

>> A voir: le reportage de Geopolitis sur les fake news

Les démocraties à l’épreuve des fake news
Geopolitis - Publié le 20 janvier 2019

Les haters, caisse de résonance?

La véhémence de l'insulte est alimentée par la participation active des autres haters, qui créent en se fédérant une "caisse de résonance" dans laquelle le groupe exploite l'effet grégaire pour fomenter la disgrâce de la personne en ligne de mire. A en croire bon nombre d'observateurs, ce qui échappe au hater moyen, c'est qu'il y a derrière le profil qu'il insulte un être humain fait de chair et de sang, une personne avec une vie, une famille, des amis et une dignité.

Le clavier et les réseaux sociaux déshumanisent les internautes en permettant à tout un chacun de déverser lâchement ses propres paroles dans le chaudron bouillant d'un réseau virtuel, sans aucune obligation de regarder sa cible dans les yeux. Un phénomène qui n'est pas sans rappeler celui qu'on observe dans les conflits militaires modernes: depuis l'introduction de la technologie, l'acte qui consiste à tuer est comme anesthésié, déconnecté de la conscience.

Appuyer sur un bouton pour faire exploser une bombe n'a rien de comparable avec le fait de regarder son ennemi dans les yeux et de prendre la décision de lui ôter la vie avec un fusil ou un couteau. La haine, comme le rappelle le psychiatre Vittorio Lingardi, auteur de l'ouvrage "Citizen gay, affetti e diritti" (éd. il Saggiatore), est toujours la résultante d'un trouble ou d'un malaise et "le réseau social fonctionne souvent comme un exécutoire pour évacuer ses propres rebuts psychiques."

Les tweets et les fanfaronnades sur Facebook sont des formes de destructivité et de lâcheté virtuelle, des formes d'intimidation sans aucune exposition physique. Jouer les despotes aux dépens d'une personne faible ou différente aide à se sentir dominant et à se montrer comme tel au reste du groupe.

>> A écouter: L'affaire de la "Ligue du LOL" souligne la banalité du cyberharcèlement

Yannick Rochat, chercheur en humanités digitales à l'Université de Lausanne et Tamara Funiciello, présidente des Jeunes socialistes suisses.
Twitter/Keystone
Forum - Publié le 12 février 2019

Les principales catégories de personnes contre lesquelles sont dirigées les shitstorms sont les groupes de population vulnérables ou minoritaires: il y a d'abord les femmes (dont le pourcentage très élevé parmi les victimes est le signe d'une société sexiste et misogyne), puis les homosexuels et les migrants, et enfin les handicapés et les juifs.

Il existe, d'une part, un discours de haine engendré par des choses importantes telles que la race, la religion et la conviction politique et, d'autre part, ce que j'appelle la haine interpersonnelle, qui est déclenchée par des choses banales telles que l'élection de Miss Italie ou l'Oscar attribué à Leonardo Di Caprio.

Giovanni Ziccardi, "La haine en ligne. Violence verbale et obsessions en réseau"

Ce qui est dramatique aujourd'hui, c'est cette tendance à faire dégénérer n'importe quelle discussion virtuelle en une spirale de haine et d'insulte.

La haine est véhiculée de préférence par un champ sémantique funeste, raciste, violent et sexuel. Elle est déversée avec cynisme et cruauté, en souhaitant la mort de son interlocuteur. Un souhait qui, malheureusement, se concrétise parfois par le suicide de la personne si violemment attaquée.

Réglementer ce phénomène en punissant les personnes responsables de propos haineux sur les réseaux sociaux n'est pas chose facile. Cela nécessiterait des lois internationales, difficiles à mettre en application. La seule chose à faire par conséquent, c'est de consacrer du temps à l'éducation des consciences, tant dans les écoles que dans le monde du travail, en enseignant le respect de l'autre et en insistant sur la dignité des personnes qui vivent à l'autre bout du câble.

Une sorte d'éducation civique 2.0 qui contribuerait à un civisme en ligne plus juste et plus digne. Mais comment faire si le sens civique réel témoigne des mêmes dérives que le sens civique virtuel, et que l'un est en réalité le reflet de l'autre?

Mattia Cavadini (RSI)/Adaptation web: Miruna Coca-Cozma

Publié le 08 avril 2019 à 12:54