Modifié le 10 décembre 2018 à 11:15

Sur le bout des langues: La novlangue managériale

Sur le bout des langues - La novlangue managériale
Sur le bout des langues - La novlangue managériale Culture / 3 min. / le 10 décembre 2018
Aujourd'hui les entreprises ne licencient plus personne, elles "libèrent". Les anglicismes et autres abréviations forment ainsi un jargon d’initiés qui crée un effet d’appartenance. Décryptage du phénomène avec la chronique linguistique animée d'Anna Lietti.

Dans le monde du travail d'aujourd'hui les entreprises ne licencient plus, elles libèrent. Elles réduisent la voilure. Elles proposent un plan social, ou mieux, un plan de sauvetage de l’emploi. Mais "licenciement" est devenu un mot banni du vocabulaire.

L'univers du travail est devenu très cool. Tout le monde se tutoie et tout est différent d’avant.

C'était mieux avant?

Avant, on allait au rapport chez son chef, maintenant, on débriefe avec Kevin. Avant, on convoquait une réunion de crise le plus vite possible, maintenant, on fait une war-room ASAP.  Avant, la direction demandait de faire mieux avec moins, maintenant, elle prend l’option downsizing.

Et si vous voulez booster votre carrière, vous avez intérêt à être d’accord pour le downsizing. Vous ne direz pas: "il va falloir virer du monde, je peux le faire", mais plutôt: "je me sens en capacité de mener à bien ce projet d’optimisation."

La fascinante novlangue managériale

Dans son livre "La Novlangue manageriale" (Ed. Eres) la sociologue Agnès Vandevelde-Rougale analyse les ingrédients de la novlangue.

Les acronymes, anglicismes et abréviations diverses forment un jargon d’initiés qui crée un effet d’appartenance: bienvenue au club! A l’inverse, ce même jargon met les non-initiés en situation de vulnérabilité.

Nous vs tu

Dans la novlangue managériale, il y a le "nous" et le "tu", enveloppés dans de grands et nobles substantifs aux contours évanescents comme "transparence", "excellence", "intégrité" ou "vision". Pour l’employé, appelé à porter fièrement les valeurs de l’entreprise, ce n’est plus juste un job, mais une promesse existentielle.

Il y a surtout l’euphémisme triomphant: sa fonction principale est de nier les conflits et la brutalité des rapports de pouvoir. Grâce à cette optimisation lexicale, même quand tout va mal, tout va bien. Et l’employé, pris entre discours idéal et réalité concrète, se dit que, finalement, le problème, c’est peut-être lui.   

Anna Lietti/mcc

>> Un nouvel épisode disponible chaque lundi, jusqu'au 17 décembre sur le site de Bon pour la tête et sur RTS Culture.

Publié le 10 décembre 2018 à 08:45 - Modifié le 10 décembre 2018 à 11:15