Questions - Réponses

Société

À quoi est due la ressemblance de la mythologie grecque et romaine? Pourquoi il n’y pas eu qu’une seule mythologie?

Question de Miaou, 19 ans

Philippe Matthey

Réponse de Philippe Matthey

Unité d'anthropologie et d'histoire des religions
Département des Sciences de l'Antiquité
Université de Genève

Cher Miaou,

Admettons que l’on entende par "mythologie" l’ensemble des récits à propos d’actions et d’aventures divines et humaines censées avoir eu lieu dans un passé plus ou moins lointain. On peut parfois lire qu’il n’y avait pas de mythologie romaine: Rome aurait à l’origine été une civilisation sans récits "mythiques", et n’aurait acquis de telles histoires que tardivement en les empruntant à la Grèce. Autre hypothèse: la mythologie des premiers temps de Rome aurait été pour la plus grande partie perdue et oubliée, engloutie par l’afflux et l’influence de la mythologie grecque.

En réalité les Romains, comme toutes les autres cultures de l’Antiquité, racontaient bien évidemment des récits que nous qualifierons aujourd’hui de "mythes". À Rome comme partout ailleurs, les auteurs de tels récits (poètes, tragédiens, historiens, etc.) les composaient à partir des traditions qui les avaient précédées, qu’elles soient locales ou étrangères (en particulier les traditions grecques et étrusques). Il serait toutefois illusoire d’imaginer parvenir à établir une distinction nette entre les éléments mythologiques "authentiquement" latins et les autres.

Il est vrai, donc, que la "mythologie" romaine incorporait de nombreux éléments empruntés aux Grecs : des histoires, des héros, des divinités "traduites" ou reconnues en leur équivalent romain par le biais d’un processus appelé interpretatio. Aux yeux des Romains eux-mêmes, l’influence grecque sur leur propre culture était ressentie comme particulièrement forte, ainsi que le formule le poète Horace au I siècle avant notre ère dans un vers célèbre "La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur, et porta les arts dans le rustique Latium" (Graecia capta ferum victorem cepit et artis intulit agresti Latio; Épitres II, 1, v. 156). Mais les spécialistes de la question nous font remarquer que cette Grèce était en bonne partie une invention des Romains eux-mêmes. Les différentes cités et régions hellènes ("grec2 est un mot latin) avaient chacune leur propre dialecte, leurs propres récits, rituels et divinités (même s’ils partageaient une certaine identité commune aux contours flous, le panhellénisme). La "mythologie grecque" dont nous avons l’habitude de parler est avant tout une construction artificielle que nous devons aux érudits de l’Alexandrie hellénistique, aux poètes latins et aux savants de la Renaissance.

Enfin, pourquoi l’Antiquité n’a-t-elle pas connu qu’une seule mythologie? La réponse est sans doute liée à la pluralité inhérente à ce que l’on appelle les polythéismes antiques: chaque région, chaque cité, chaque communauté connaissait plusieurs manières de raconter le monde qui les entourait, plusieurs traditions qui pouvaient se compléter ou entrer en compétition l’une avec l’autre. Aucun récit ou texte n’était unanimement reconnu comme investi d’une autorité "sacrée", plus haute que les autres. Ce n’est que plus tard, notamment avec la rencontre de l’empire romain et de la communauté chrétienne naissante, qu’un système ne reconnaissant l’autorité que d’une seule "mythologie", celle de la Bible, se mettra en place.

Bibliographie:

Beard Mary, North John et Price Simon, Religions de Rome, Paris, Picard, coll. "Antiquité/synthèses", n˚ 10, 2006, 414 p.

Dupont Florence, "ome ou l’altérité incluse", Rue Descartes, 2002, n° 37, n 3, pp. 41‑54.

Graf Fritz (Columbus, Zgoll Annette (Leipzig), Quack Joachim (Berlin), Hazenbos Joost (Leipzig) et Niehr Herbert (Tübingen), "Myth", Brill’s New Pauly, 1 octobre 2006 (surtout partie "V. Greece" et partie "VI. Rome").

Saïd Suzanne, "Myth and Sacred Narrative: Greece and Rome", in Sarah Iles Johnston (éd.), Religions of the Ancient World: A Guide, Cambridge, MA - London, Harvard University Press, 2004, pp. 590‑594.

31 octobre 2019

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