Questions - Réponses

Société

Comment une idée (celle du christianisme) si petite à ses débuts a pu devenir si florissante et faire autant d’adeptes ?

Question de Abdul et Rayan, 11 ans

Philippe Matthey

Réponse de Philippe Matthey

Unité d'anthropologie et d'histoire des religions
Département des Sciences de l'Antiquité
Université de Genève

Tout d’abord, je vous présente toutes mes excuses pour la date tardive à laquelle cette réponse vous parvient. Les débuts du christianisme sont en effet intrigants : comment ce petit mouvement est-il devenu la religion la plus répandue au monde actuellement ? J’avais essayé d’expliquer cela en quelques mots il y a quelques années, pour répondre à une question sur la disparition des dieux des Grecs qui a également fait l’objet d’une petite vidéo disponible ici. Mais essayons d’aller plus loin.

Au départ, la communauté des futurs chrétiens était composée par un petit groupe de gens qui s’était constituée autour des enseignements d’un certain Jésus de Nazareth, dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il avait été actif dans la Judée et la Galilée antique sous le règne de l’empereur Tibère (entre 14 et 37 « après Jésus-Christ », même si la date de la naissance de ce Jésus n’est pas connue avec précision).

Ces personnes suivant les enseignements de Jésus, ses disciples, étaient au départ surtout des Juifs (la majorité des habitants de la Galilée et de la Judée à cette époque étaient juifs). Mais, entre le Iet le II siècle, leur cercle s’est étendu au fur et à mesure qu’ils transmettaient les idées de Jésus à travers tout la Méditerranée et l’empire romain : le groupe en est venu à inclure toujours plus de Grecs, de Romains, d’Égyptiens, et de toutes sortes d’autres populations du monde antique.

Peu à peu, on est venus à appeler cette communauté les « chrétiens » parce qu’eux-mêmes disaient que Jésus était le « Christ ». En grec, christos veut dire « oint, consacré », c’est la traduction de l’hébreu mashiah « sauveur » (en français « messie »), qui était le titre donné dans la Bible hébraïque à une personne censée un jour venir libérer le peuple juif de la domination des puissances étrangères.

Les chrétiens, donc, étaient tous ceux qui pensaient que Jésus était ce « messie ». Ils se basaient sur un ensemble de textes résumant la vie et les idées de Jésus, rédigés par ses disciples bien après sa mort. Ces textes (surtout ceux ensuite réunis en un livre appelé le Nouveau Testament) expliquaient que Jésus avait annoncé la venue d’un temps où Dieu changerait radicalement la situation des plus pauvres, leur promettant bientôt une vie meilleure dans un monde parfait.

Mais les chrétiens n’étaient pas les seuls, à l’époque, à proposer ce type de message. Pourquoi ont-ils eu plus de succès que d’autres communautés religieuses ou que d’autres écoles philosophiques ? Il est difficile de proposer une réponse définitive à cette question, mais on peut avancer deux raisons parmi d’autres :

Il y a d’abord l’argument de la religion ouverte à tous. Il semble que, de son vivant, Jésus considérait son message comme adressé surtout au peuple d’Israël. Ce sont ses disciples (notamment Paul et Marc) qui ont ensuite voulu le diffuser également auprès des non-juifs. La doctrine chrétienne promettait notamment aux membres de sa communauté la sauvegarde de leur corps et de leur âme après la mort, sans leur demander de suivre des règles rituelles très exigeante : le christianisme connaît par exemple peu d’obligations alimentaires, contrairement aux pratiques juives plus exigeantes.

Par contraste, dans les autres religions traditionnelles, on se préoccupait surtout d’assurer une certaine paix sociale : les pratiques de la religion romaine officielle, par exemple, étaient surtout censées permettre à l’Empire romain d’être en paix avec les dieux pax deorum), mais étaient peut-être moins concernées par les préoccupations individuelles des fidèles. Tandis que dans d’autres groupes religieux organisés autour des dieux Mithra, Isis ou Dionysos, le salut promis après la mort était réservé à un groupe plus restreint d’initiés qui avaient participé à des rituels secrets appelés « mystères » (du grec muéô, « se taire » parce que l’on n’avait pas le droit d’en parler). Les chrétiens avaient également adopté des rituels de passage similaires comme le baptême ou la communion, mais ils étaient ouverts à tout le monde.

Il est donc possible que le succès du christianisme ait été provoqué par son ouverture au plus grand nombre et par la teneur de son message de salut après la mort. Cela aurait entraîné la conversion de plus en plus d’individus par conviction personnelle (dont l’empereur Constantin, qui fit du christianisme la religion officielle de l’Empire romain en 354 apr. J.-C.).

Le deuxième argument est social et économique : la communauté des premiers chrétiens, l’Église (du grec ekklèsia, « assemblée ») s’est très vite développée en réseaux organisés de façon centralisés et très efficaces pour assurer un soutien social à ses membres à travers toute la Méditerranée. Une telle organisation était très intéressante aux yeux des empereurs romains, qui voulurent profiter de cette infrastructure très utile. Ainsi, élever le christianisme au statut de religion d’État aida certainement les empereurs romains à maintenir la paix à l’intérieur de leurs frontières.

Quelles que soient les véritables raisons derrière le succès du christianisme, il ne fait aucun doute que c’est sa pleine intégration à l’Empire romain qui assura son succès jusqu’à aujourd’hui, malgré de nombreux changements et séparations en plusieurs christianismes différents.

 

Lectures recommandées :

Marie-Françoise Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, Tours : CLD, 2008.

Enrico Norelli, La naissance du christianisme. Comment tout a commencé, Paris : Bayard, 2015.

Guy Stroumsa, La fin des sacrifices. Les mutations religieuses de l’Antiquité tardive, Paris, Odile Jacob, 2005.

Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (112-394), Paris : Albin Michel, 2007.

20 juin 2019

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