La langue anglaise est-elle la seule langue scientifique?

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Doit-on demander aux francophones de toujours produire, diffuser et enseigner la science en français? Ou doit-on accepter que tous les travaux et conférences se fassent en anglais? [Alexander Raths - ]
On pense souvent que toute la science se fait en anglais. Toute? Non, car certaines langues résistent encore et toujours à l'exclusivité d'une langue dominante. C'est un choix essentiel. Les explications de Laurent Gajo, professeur à l'École de langue et de civilisation françaises de l'Université de Genève.

La langue de la science, un choix politique?
À l'heure actuelle, la langue française se trouve dans une position complexe par rapport aux autres langues. D'une part, elle cède du terrain à l'anglais, langue scientifique dominante. D'autre part, elle continue à être la langue de référence entre scientifiques francophones. Dès lors, doit-on demander aux francophones de toujours produire, diffuser et enseigner la science en français? Ou doit-on accepter que tous les travaux et conférences se fassent en anglais, au risque de ne plus pouvoir discuter de certains concepts scientifiques dans les langues officielles des pays? La Suisse est concernée au premier plan par ces interrogations.

La diffusion dans une langue dominante, comme l'anglais, influence nécessairement la production des connaissances. Pour maintenir sa place dans la science mondiale, la Suisse doit publier et former ses chercheurs en anglais. Pour pouvoir discuter de concepts scientifiques dans les langues de la Confédération, elle doit demander à ses chercheurs de préserver leur diversité linguistique. Cela nécessite du temps: il faut rédiger les protocoles de recherche ou les comptes-rendus d'expérience en français, puis systématiquement passer à l'anglais pour diffuser internationalement les connaissances.

Comment la langue définit la science
Cependant, ces efforts ont des conséquences positives. En effet, à poser les questions scientifiques en différentes langues, on réfléchit différemment. Car les concepts ne sont pas définis de la même manière dans les différentes cultures. Pour discuter de sciences, il faut d'abord en parler. Et cela ne va pas de soi, même à l'intérieur d'une communauté linguistique plus ou moins homogène. Formuler correctement les concepts devient alors une phase importante d'élaboration de la science. La reformulation des connaissances contribue à améliorer et étendre les structures théoriques. La science est donc de meilleure qualité quand les concepts ont été affinés en plusieurs langues.

Il s'agit donc de sensibiliser les scientifiques à l'importance de la diversité linguistique dans leur domaine. Et du rôle qu'ils ont à jouer pour définir des concepts clairs et facilement compréhensibles par le public. Face à ces réalités, le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) met en œuvre une nouvelle politique des langues. Celle-ci stipule que la place scientifique suisse doit s'ouvrir encore davantage à l'international sans perdre pour autant son ancrage dans le pays. "Le FNS entend encourager une culture scientifique plurilingue, où l'anglais ‘lingua franca' est considéré comme nécessaire mais comme non suffisant". Cette politique appelle à innover. Il faut tester de nouvelles modalités de communication scientifique, en respectant la richesse que la diversité linguistique représente pour la science.

RTS Découverte avec Laurent Gajo, professeur à l'École de langue et de civilisation françaises de l'Université de Genève

Publié le 05 mars 2018 à 16:43 - Modifié le 05 mars 2018 à 16:43