Écrire en français ou en francophone, quelle différence?

Roland de Muralt est l'auteur de plusieurs récits, romans et essais.
Etre auteur français ou francophone relève de l'identité nationale, et non des thèmes abordés dans les livres ou du style de l'auteur. [Jakub Krechowicz - Fotolia]
Allez dans une librairie. Vous y trouverez peut-être deux sections distinctes : littérature française et littérature francophone. Pourquoi? Quelle différence entre les deux? Qui écrit en francophone plutôt qu'en français? Les explications de Jean-Marc Luscher, chargé d'enseignement à l'Université de Genève.

Livre français et livre francophone
Il est évident qu'un écrivain ne se pose pas la question. Il écrit. En français. Sans se demander si son livre sera classifié comme français ou francophone. Mais alors, qui décide? Car classer un livre dans l'une ou l'autre de ces catégories n'est pas sans conséquences. La place de la littérature française paraît indiscutable, mais celle des littératures francophones doit toujours être justifiée. Du coup, de nombreux auteurs étrangers cherchent ou ont cherché à quitter la périphérie de la francophonie pour être admis au sein honorifique de la "littérature française". D'autres doivent insister sur le fait qu'ils sont français. C'est par exemple le cas de l'écrivain Marie Ndiaye, qui doit régulièrement rappeler qu'elle est née en France, sinon les origines sénégalaises de son père suffiraient à la faire passer du statut d'auteur de littérature française à celui d'auteur francophone. Ce constat met bien en évidence la situation: être auteur français ou francophone relève de l'identité nationale, et non des thèmes abordés dans les livres ou du style de l'auteur.

D'où viennent les écrivains francophones?
La Francophonie recouvre des territoires de statuts différents: ceux dont le français est la langue historique, comme en France (Suisse romande, Belgique Wallonne, Québec francophone, etc.), ceux où le français a été imposé (dont les anciennes colonies africaines de la France et de la Belgique), et ceux qui ont choisi d'appartenir à la Francophonie, mais où le français n'est parlé et compris que par une infime partie de la population. A priori, tous les écrivains issus de ces pays devraient être francophones. Et la littérature francophone devrait donc regrouper toutes les œuvres publiées en français. Mais ce n'est pas le cas. D'abord, paradoxalement, la littérature française ne fait a priori pas partie de la littérature francophone. C'est surprenant. Ensuite, les livres écrits par des auteurs d'anciennes colonies, surtout les anciennes colonies belges, sont souvent oubliés. Il faudrait cesser de distinguer entre littératures française et francophone, pour utiliser d'autres termes. Par exemple, "littératures de langue française" ou "littératures d'expression française". Mais cela règlerait-il le problème du prestige plus ou moins grand associé aux écrivains français ou francophones ?

Comment et pourquoi un écrivain «étranger» écrit-il en français?

Par ailleurs, des écrivains "étrangers" écrivent aussi en français. Il existe de multiples raisons pour lesquelles des écrivains confirmés ou amateurs choisissent d'écrire en français alors que ce n'est pas leur langue maternelle. La seconde ou troisième langue offre en effet un recul plutôt favorable à l'écriture. Elle permet d'aborder les concepts d'une façon différente, peut-être émotionnellement plus détachée. Les expériences de vie, le mal-être comme les moments de bonheur, constituent par exemple le terreau de l'écriture de Marius Popescu, qui lâche une formule révélatrice: "Écrire en roumain ferait trop mal!". Par ailleurs, l'écrivain peut jouer de la richesse de plusieurs langues. En insérant dans son texte certains mots de sa langue maternelle, certaines expressions d'un dialecte, il donne de la saveur et une certaine étrangeté au texte, qui peut attirer les lecteurs vers une autre culture. C'est ce que pratique par exemple Daniel Maggetti. Enfin, pour d'autres écrivains comme Pedro Cotado, c'est un grand plaisir d'écrire en français. Il joue (jouit) des rapports qu'il entretient avec la langue française, qu'il préfère nommer "langue putain", en opposition à la langue maternelle. La langue putain, c'est celle que l'on choisit d'aborder et au commerce de laquelle on obtient de la joie, à condition de la payer par des heures de travail et d'efforts. Mais on n'est jamais sûr de pouvoir la posséder vraiment et on sait que l'oubli s'installerait aussitôt que cesserait la fréquentation…

RTS Découverte avec Jean-Marc Luscher, chargé d'enseignement à l'Université de Genève

Publié le 14 avril 2014 à 16:44 - Modifié le 05 mars 2018 à 17:22