Ma langue est une maison

La Tour de Babel vue par Pieter Bruegel l'Ancien au XVIe siècle.
La Tour de Babel vue par Pieter Bruegel l'Ancien au XVIe siècle. [ - wikipedia]
On pense dans sa langue. Parfois, après un long apprentissage, on apprend à penser dans une autre langue. Et on réalise alors à quel point la façon de percevoir le monde et de le comprendre diffère d'une langue à l'autre. Patrice Meyer-Bisch, coordonnateur de l'Institut interdisciplinaire d'éthique et des droits de l'homme (IIEDH) et de la chaire UNESCO pour les droits de l'homme et la démocratie de l'université de Fribourg, nous éclaire.

On dit de la langue que nous avons apprise que c'est notre langue "maternelle". Cette langue est comme une maison dans laquelle nous construisons peu à peu notre pensée, où nous prenons conscience de nous-mêmes. Mais la langue est aussi un lieu d'échange, permettant d'aller vers d'autres cultures, d'autres personnes et de les accueillir. Qu'elle soit maternelle ou non, toute langue apprise, incorporée, cultivée au cours des rencontres et des lectures, a cette double fonction: maison et échange. C'est pourquoi le droit à la langue est parmi les premiers droits culturels, au sein des droits de l'homme: le droit de vivre, développer, choisir son identité en parlant la langue que l'on souhaite tout au long de sa vie.

Comment la langue change-t-elle?
Quand on communique, on échange avec l'autre, on interprète et on adapte notre façon de penser et de parler. Nous le faisons plus ou moins automatiquement, mais c'est un acte très complexe. Les adaptations peuvent avoir lieu à l'intérieur d'une langue, comme dans les échanges avec d'autres langues. Par exemple, le français s'adapte peu à peu au fil du temps, incorporant mots et expressions nouvelles comme le verlan. Il peut s'appauvrir ou s'enrichir. A l'intérieur même du français, les domaines spécifiques comme l'économie, la science, les arts, évoluent également selon les nouveaux concepts qui sont définis en France et à l'étranger. Chaque domaine constitue un sous-ensemble de mots qui s'enrichit ou s'appauvrit au fil du temps.

La diversité des langues: obstacle ou richesse?
Que faire alors de la multiplicité des langues? Est-ce un obstacle ou une richesse? Tout est bien sûr question de juste milieu. Chaque langue recèle un trésor de mots contenant toutes les manières de dire et de vivre notre façon de comprendre les choses, les autres et nous-mêmes. Mais la nécessité de définir des concepts communs se fait souvent sentir. Dans la science ou dans les organisations internationales par exemple, des personnes de multiples pays collaborent tous les jours. Elles doivent pour cela utiliser une langue commune, tout en exprimant leurs idées avec toute la richesse des concepts de leur langue maternelle. Parfois il faut même inventer de nouveaux mots, car toutes les langues ne donnent pas la même vision du monde. Ainsi, les mots "pollution" ou "produit chimique" n'existent pas dans la plupart des langues des peuples primitifs.

Les questions de traduction sont également essentielles. Avez-vous déjà remarqué comme le titre d'un film ou d'un livre étranger, traduit en français, n'a souvent rien à voir avec l'original? Or la traduction choisie incitera ou non les gens à voir le film ou lire le livre. Cela nécessite parfois de prendre de grandes précautions. Prenons par exemple le cas de la série Harry Potter. Dans ces histoires, des concepts et des mots nouveaux ont constamment été inventés par l'auteur. Du coup, des traducteurs du monde entier se sont régulièrement réunis pour choisir les noms des personnages, des lieux et le rendu des histoires dans les différentes langues, afin d'avoir une unité de pensée.

La langue, un espace politique
Le lien entre les langues recouvre également de grands enjeux politiques. Les dictatures imposent souvent une langue dominante, interdisant aux minorités de pratiquer la leur et de la transmettre à leurs enfants. A l'inverse, en démocratie l'enjeu est d'enrichir les langues, de permettre les chemins de traverse, de récolter une diversité de conceptions. Il faut unir dans la diversité. La démocratie n'est donc pas qu'un ensemble de règles et de procédures, mais une diversité de cultures politiques à entretenir, critiquer et développer. La prise en compte de cette diversité culturelle permet de préserver les droits de l'homme et les valeurs universelles. Mais pour cela il faut être attentif. Attentif à préserver l'enseignement des langues étrangères à l'école. Attentif à mettre des sous-titres plutôt que de traduire par dessus les mots d'une personne étrangère. Attentif à permettre aux gens de s'exprimer dans leur langue, même dans des domaines comme les sciences, où l'anglais domine. Entre le respect de la diversité des langues politiques, comme c'est le cas dans l'Union européenne et au Conseil de l'Europe, et la nécessité de choisir une, ou plusieurs, "langues de travail", il y a place pour des approches originales à définir. Pour cela, la Francophonie offre un espace de création et d'expérimentation idéal.

RTS Découverte avec Patrice Meyer-Bisch, coordonnateur de l'Institut interdisciplinaire d'éthique et des droits de l'homme (IIEDH) et de la chaire UNESCO pour les droits de l'homme et la démocratie de l'Université de Fribourg

Publié le 14 avril 2014 à 16:07 - Modifié le 05 mars 2018 à 17:22