"Se mettre au monde", une photographie de Steeve Iuncker

"Se mettre au monde", Tatouage, 2012-2016.
“Se mettre au monde”, Tatouage, 2012-2016, Steeve Iuncker. [Steeve Iuncker - Musée de l’Elysée]
Tous les mois, RTS Découverte vous emmène, petits et grands, au Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, au Musée de l'Elysée ou au Musée de design et d'arts appliqués contemporains de Lausanne - le mudac - pour découvrir une œuvre de ces institutions vaudoises appelées à se regrouper pour former le futur Pôle muséal de la capitale vaudoise. En ce mois de mai 2016, le Musée de l’Elysée vous fait découvrir une photo signée Steeve Iuncker et intitulée "Se mettre au monde".

Cette photographie représente un adolescent couché sur le dos, torse nu, la main droite posée sur le ventre et les yeux mi-clos. La tache rouge vif de sa casquette attire le regard sur son visage calme et offre un contraste fort avec la blancheur de sa peau baignée de lumière. On se croirait devant une toile du peintre italien du XVII siècle Caravage, maître incontesté du clair-obscur. Pourtant, l'adolescent vit bien au XXI siècle!

Une scène de tatouage

Il n'est pas en train de dormir, comme son attitude le suggère, mais de se faire tatouer. En y regardant de plus près, on devine son tatoueur sur la gauche de l'image, ou plutôt la main de ce dernier, affairée sur l'avant-bras de l'adolescent. De part et d'autre de l'image, au premier plan, une tache rouge et une autre bleu-gris encadrent la scène. Il s'agit d'entrées de lumière accidentelles, intervenues au moment de la prise de vue, qui instaurent une certaine distance avec le sujet. C'est un peu comme si l'on observait la scène caché derrière un rideau. Cette distance est volontaire: Steeve Iuncker utilise son appareil photographique pour traiter des sujets parfois sensibles et tient beaucoup à ce que sa présence reste la plus discrète possible. Les données techniques – le flou, les accidents de lumière – soutiennent ainsi sa démarche.

Un procédé de développement appelé charbon quadrichrome Fresson

Au premier regard, cette photographie ressemble presque à une peinture. Et ce n'est pas un hasard! Son auteur, le photographe genevois Steeve Iuncker (1969), utilise en effet un procédé de développement peu courant, appelé le charbon quadrichrome Fresson, inventé en 1952. Il ne s'agit pas d’un procédé numérique – comme la plupart des photographies réalisées aujourd'hui – mais d'un procédé analogique. Cela signifie que l'image est réalisée à partir d’un film placé dans l'appareil photographique, qu'il faut ensuite développer de manière plus ou moins artisanale. Dans le cas du charbon Fresson, le développement des images est effectué à Paris, dans le laboratoire familial Fresson, seul détenteur du secret de fabrication.

L'aspect pictural de cette photographie – sa matérialité – est notamment dû aux pigments utilisés pour cette étape. Quant à l'effet de flou, il est induit par l’appareil photographique que Steeve Iuncker utilise – une chambre photographique – qui a pour conséquence de régler la netteté de l’image sur un point très précis, ici le drap sur lequel la tête du jeune homme repose. On peut encore observer des traces du processus de développement, laissées volontairement visibles sur les bords du tirage: les inscriptions du négatif d'origine à droite et les restes de la superposition des filtres de couleurs en différents points.

Les rites de passage

Cette image est tirée d’une série consacrée à la question du passage de l'enfance à l’âge adulte. Dans certaines cultures, des cérémonies ou des épreuves sont organisées pour marquer de manière symbolique l'entrée des adolescents dans leur vie d’adulte. On les appelle "rites de passage". Souvent associés à des croyances religieuses et spirituelles, de telles traditions ont disparu de notre société.

Fort de ce constat, Steeve Iuncker s'est intéressé à ce qui les avait remplacées. Que vivent – et se font vivre – les adolescents d'aujourd'hui en guise de rites de passage? Le tatouage, les sauts en parachute, la maternité précoce, le sport, et même l'ennui, ainsi que d'autres activités parfois dangereuses et violentes font, selon lui, partie de ces instants de prise de risque, de mise à l'épreuve et de découverte de soi qui caractérisent la fin de l'enfance.

RTS Découverte/Musée de l'Elysée

Publié le 04 mai 2016 à 12:55 - Modifié le 23 mars 2018 à 10:48

Brève biographie

Né en 1969, Steeve Iuncker vit et travaille à Genève. Photographe de formation, il partage son temps entre la photographie de presse – il travaille à mi-temps pour la Tribune de Genève – et des projets personnels. La réflexion constante sur le rôle et les fonctions de la photographie dans une perspective documentaire et certaines questions sociales, telles la place de la mort, de la prostitution et de l’esthétique, ou encore la manière dont on représente aujourd'hui les zones de conflit sont au cœur de sa démarche photographique. Steeve Iuncker a exposé son travail dans de nombreux musées, festivals et galeries en Europe et ailleurs et a publié quelques livres. Il a également reçu de nombreux prix (Swiss Photo Award / EWZ selection (Zürich) en 2000 ; Prix Nicolas Bouvier 2012 pour son livre A jeudi, 15h, Editions Le Bec en l’air).

A voir au Musée de l'Elysée

En 2015, le Musée de l’Elysée accueille en dépôt l’entier du travail de Steeve Iuncker "A jeudi, 15h" qui dresse le portrait tout en nuances d'un homme en fin de vie. Elaboré entre 1996 et 1998, ce projet est constitué de deux cent planches-contact annotées et est accompagné d'archives visuelles et sonores.

Entre 2014 et 2016, le Musée de l'Elysée apporte son soutien pour la création du projet "Rites pour passage", consacré aux rites de passages des adolescents aujourd'hui. Il est présenté au public dans le cadre de l'exposition "Se mettre au monde", du 25 mai au 28 août 2016 au Musée de l'Elysée à Lausanne.