Modifié le 06 avril 2013 à 10:21

Histoire de la chasse aux sorcières

Une illustration de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531.
Une illustration de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531. [ - „Briefmaler“: Stefan Hamer; Holzschnitt: Erhard Schön]
En Europe, la chasse aux sorcières connaît son paroxysme de 1560-1580 à 1620-1630, pour se terminer vers 1680. On parle de 100'000 procès, avec 70 à 80'000 exécutions pour lesquelles 70% des condamnées sont des femmes. Puisque la sorcellerie est issue de l’imagination de gens vivant dans une culture de la peur, aucune des personnes exécutées n’a jamais été prise en flagrant délit. Voici quelques éléments pour comprendre cet immense mouvement social.

Un mouvement européen essentiellement rural
La chasse aux sorcières est un large mouvement répressif, qui concerne toute l’Europe continentale, indépendamment des régimes politiques et des confessions religieuses (catholique ou protestante). Elle est présente dans les monarchies absolues comme la France de Louis XIV, les régimes républicains comme l’espace helvétique ou les Pays-Bas, ou les régimes royalistes comme l’Écosse. L’Angleterre et le monde méditerranéen sont très peu touchés, ainsi que l’Espagne et le sud de l’Italie où l’Inquisition ne considère pas la sorcellerie comme une hérésie.

Plus localement, la chasse aux sorcières est un phénomène très rural. Si les petites villes sont parfois impliquées, c’est rarement le cas des grandes. Il y a très peu de procès de sorcellerie à Paris ou à Rome. Par contre la répression est intense dans les régions montagnardes comme le Jura, le socle des Alpes, les contreforts des Pyrénées. La pensée magique propre à la culture paysanne est combattue par les élites locales, au nom de la lutte contre le diable.

Car l’Europe vit une époque troublée. Les régimes absolutistes montent en puissance, rigidifient la société autour d’eux. Les certitudes et les sécurités qui avaient existé pendant très longtemps, dans un monde unifié par le catholicisme, sont fortement ébranlées par la Réforme. Dans cette période de peur, d’insécurité, les autorités affirment le pouvoir de l’État et de l’Eglise dans un univers chrétien fissuré. Il faut discipliner les populations, faire des exemples. La justice laïque poursuit la sorcellerie car l’Eglise ne dispose pas du droit de glaive. Les zones frontières entre catholiques et protestants sont très marquées par la grande chasse.

Une genèse complexe
La chasse aux sorcières se construit en trois étapes. Premièrement sur une culture biblique et une théologie morale hantées par le péché original imputable à la femme. Cette culture dénonce depuis toujours le paganisme, l’impiété et les magiciens, voire les sorciers. Dans la lutte entre le Bien et le Mal, les personnes qui choisissent le mauvais camp seront damnées pour l’Éternité.

Deuxièmement, l’imaginaire du diable et de la mort se transforme progressivement. Aux XIIIe et XIVe siècles, le diable est le « père fouettard » des péchés véniels. Il suscite souvent le rire et la moquerie. La mort est un long sommeil apaisé comme le montrent les gisants dans les églises. Mais dans le climat d’incertitude des XVe et XVIe siècles, l’image de la mort se dégrade. On pense à la putréfaction, à la danse des morts. Dans ce cadre, où la peur est présente, l’image du diable se transforme également pour devenir le Mal incarné.

La troisième étape de la construction de la chasse aux sorcières revient aux traités de démonologie qui concrétisent l’imaginaire du mal. Après les premiers textes manuscrits, suivent des ouvrages imprimés, dont le Marteau des sorcières, publié en 1486 par les inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Sprenger. L’ouvrage est réédité des dizaines de fois jusqu’à la fin du XVII siècle. En attisant la peur du mal incarné dans la femme accusée de sorcellerie, les démonologues décrivent une nouvelle secte qui commet l’hérésie suprême, celle de l’adoration du démon. Le sabbat devient une eucharistie inversée où le suppôt du diable est marqué physiquement, où l’orgie satanique le dispute aux blasphèmes. L’adoration du mal culmine dans l’accouplement avec le maître des ténèbres. Le diable confie à ses adeptes des poudres et onguents toxiques qu’ils utiliseront contre les gens au retour du sabbat. La peur naît alors du maléfice que la sorcière est censée répandre en contaminant l’eau potable, le bétail, la santé et la vie des humains qu’elle peut rendre stériles.

La fin de la répression
Un déclin s’amorce au XVIIe siècle, pour plusieurs raisons. En France, le Parlement de Paris hésite de plus en plus à confirmer les condamnations à mort de sorcières qui arrivent en appel devant la plus importante cour du royaume. Par ailleurs, l’hypothèse de l’existence d’une secte de femmes et d’hommes capables d’intercéder pour le mal afin de propager la désolation et mort s’effondre lentement. Le monde se désenchante. La présence du mal satanique s’estompe. La médecine naturalise la maladie et la souffrance dont les signes les plus dramatiques ne sont plus imputables au maléfice. L’arrêt de la chasse aux sorcières diffère légèrement selon les pays européens, mais intervient entre 1650 et 1680. En France, l’Édit de juillet 1682 décriminalise la sorcellerie, attribuée uniquement à des préjugés et superstitions. Mais la répression aura été telle que le terme de «chasse aux sorcières» est devenu courant pour désigner l’oppression d’une minorité accusée d’avoir troublé l’ordre établi.

Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur, et Michel Porret, professeur au département d’histoire de l’Université de Genève.

Publié le 27 octobre 2010 à 10:30 - Modifié le 06 avril 2013 à 10:21