Serge Moati

Serge Moati commente une archive consacré à Bizerte.

Journaliste, écrivain, réalisateur, Serge Moati, qui anime l'émission Ripostes sur France 5, est l'invité du site des archives à l'occasion de la parution de son livre Du côté des vivants*. Dans ce roman largement autobiographique, il relate son enfance à Tunis, dans la «Villa Jasmin», et son arrivée en France après la perte tragique de ses parents, à l'âge de onze ans. Nous lui avons présenté ce document de Continents sans visa consacré à la crise de Bizerte, qui, en 1961, opposa militairement la Tunisie d'Habib Bourguiba et la France.

Le site des archives. La crise de Bizerte s'inscrit dans le contexte de la décolonisation de l'Afrique du Nord, marquée par la guerre d'Algérie. On parle moins de la Tunisie.

Serge Moati: oui, la Tunisie était au second plan. C'était un petit protectorat, les enjeux étaient très différents de l'Algérie. Mais une question était vraiment importante, celle de Bizerte, qui était considérée comme la clé stratégique de la Méditerranée.

Dans les accords d'indépendance de la Tunisie de 1956, Bizerte, qui se trouve au nord du pays, devait rester française pour un temps non défini. Il faut se souvenir que la France avait intérêt à garder sa présence à Bizerte, d'où partaient ses avions militaires pour l'Algérie.

Bourguiba était poussé par l'opinion publique arabe. Les frères algériens l'accusaient d'héberger les bases militaires françaises tandis que la Ligue arabe le considérait comme un traître. Pour un part de l'opinion publique tunisienne, il était le valet des Français. Entre Bourguiba et de Gaulle, il y eut un problème d'égo. Ils se haïssaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'ils étaient liés l'un à l'autre. Tous les deux avaient raison, mais ce sont de pauvres gens qui se sont fait massacrer.

Les événements de Bizerte ont légitimé l'indépendance de la Tunisie. Bourguiba passa dans le clan des héros de la nation arabe. Pour de Gaulle, c'était un coup d'amour propre et pour nous tous, ça a été le début du départ.

C'est en effet après ces événements que l'exode s'accélère.

Du sang d'innocents avait coulé. Et de nombreuses familles étaient déchirées, comme dans la mienne où des cousins portèrent les deux uniformes, français et tunisiens, et craignaient de se tirer dessus.

Un traumatisme s'est emparé de la population. Les Français ont eu peur, ils sont partis massivement et cela a poussé d'autres communautés à l'exode, comme les Italiens. Les Juifs tunisiens, eux, sont surtout partis après la guerre de Kippour.

Et puis il y eut les actes de violence des fellagas et de la Main rouge, une organisation réactionnaire semblable à l'OAS, qui a d'ailleurs fait sauter notre maison car mon père militait pour une indépendance dans un lien fort avec la France.

Il faut aussi dire que les événements de Bizerte ont poussé la France à avoir une force de frappe nucléaire. C'était une manière d'assurer sa défense sans devoir tenir compte de lieux stratégiques et cela a soulagé l'amertume gaullienne.

Propos recueillis par Claude Zurcher

*Serge Moati, Du côté des vivants, Editions Fayard

En 1961, la crise de Bizerte opposa la France et la Tunisie, indépendante depuis 1956. Isolé politiquement, le président Habib Bourguiba organisa une marche populaire de militants de son parti sur la ville de Bizerte, qui était resté sous contrôle français.

Le 19 juillet 1961, trois bataillons des forces tunisiennes, renforcées par l'artillerie, encerclent la base. A Paris, le général de Gaulle ordonne une intervention militaire. Deux régiments de parachutistes sont envoyés à Bizerte. Ils mettent en déroute les forces tunisiennes, tandis que la marine française impose un blocus des côtes. Ces quelques jours de combat auraient fait, selon des estimations diffusées à l'étranger, plus de mille morts. Le gouvernement français ne consentira à libérer la base que le 15 octobre 1963, après le règlement du conflit algérien.

  • Journaliste: François Enderlin
    Réalisateur: François Bardet