Léonora Miano

L'écrivaine Léonora Miano commente un document de 1965.
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3 juin 1965

Continents sans visa



Son deuxième roman, Contours du jour qui vient a été primé par le Goncourt des jeunes. Léonora Miano construit ainsi son œuvre, inspirée de l'Afrique (elle est née à Douala, au Cameroun en 1973, et y fit ses études avant de s'installer en France, en 1991). Lors de son passage aux archives de la TSR, nous lui avons présenté cet extrait de Continents sans visa tourné en 1965 et qui dresse le portrait d'un ouvrier camerounais, Paul Ndjaick.


Léonora Miano: « J'ai découvert ce document avec beaucoup d'émotion, car c'est la première fois que je peux visionner des images tournées au Cameroun avant ma naissance, dans une région qui a beaucoup changée depuis. Je me pose aussi des questions. Au début, on a l'impression que l'usine est vide, que cet ouvrier est comme un guerrier solitaire dans le ventre de la bête. Il faut bien reconnaître que les conditions de travail pour les ouvriers étaient dures, partout dans le monde. C'est une autre vision de l'Afrique que je découvre, différence de ces images habituelles de violence, de guerre et de déchirement.


A cette époque, il faut dire que le Cameroun était relativement apaisé. D'ailleurs, les gens ont l'air assez confortablement installés. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. C'est étonnant de voir combien les conditions de vie se sont dégradées, alors que l'indépendance était supposée apporter le bien-être commun.


J'ai passé les dix-huit premières années de ma vie au Cameroun. Dans les années 70, on pouvait espérer une vie meilleure, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les infrastructures n'ont pas été entretenues, la population est jeune et rien n'est fait pour que des perspectives d'avenir lui soient offertes. Adolescente, avec mes camarades, je n'avais pas le sentiment d'un horizon bouché. Nous n'avions pas connu la colonisation et n'avions donc pas certains complexes de nos parents. Nous avions une très grande ouverture sur le monde, nous étions très politisés, nous partagions le sentiment que tout était accessible si l'on travaillait.


Cet état d'esprit n'existe plus. L'année où j'ai quitté le Cameroun, en 1991, les étudiants des grandes université du pays ont manifesté pour demander le versement de leurs bourses, des bibliothèques plus fournies, de meilleures conditions d'études. L'Etat a envoyé l'armée, les militaires ont violés des étudiantes, la répression a été terrible. Il faut bien le dire, les dirigeants d'Afrique n'ont aucun intérêt au bien public. C'est d'une grande tristesse… »


Contours du jour qui vient, paru chez Plon, raconte l'histoire de la jeune Musango, décidée à retrouver sa mère dans un pays imaginaire d'Afrique, ravagé par la guerre, tandis que les parents, incapables de prendre soin de leurs enfants, les chassent au loin, les accusant d'être la cause de leurs malheurs.




Léonora Miano a commencé à écrire ses premiers poèmes à l'âge de huit ans. Alors qu'elle a écrit en moyenne un roman par an depuis ses seize ans, ce n'est qu'à trente ans qu'elle commence à songer à se faire publier, s'estimant enfin prête. Son premier roman, L'intérieur de la nuit, a été salué par la critique et plébiscité par les lecteurs. Plusieurs prix lui ont été attribués. Quant à son deuxième roman, Contours du jour qui vient, il a obtenu le Goncourt des jeunes 2006.