L'ouvrière russe

Une journée dans la vie d'une ouvrière à Léningrad.

Cinquante après la Révolution d'octobre, comment vivent les ouvriers de l'Union soviétique? L'équipe de Continents sans visa, soit Jean Dumur et Claude Goretta, accompagnés d'un caméraman et d'un preneur de son russes, tournent un triptyque sur l'Union soviétique.

Ce volet présente Valentina Tichomirova dans une journée de travail ordinaire à l'usine Electrocila. 40 heures par semaine, pas de machine à timbrer ni de cadence à suivre, un peu de gymnastique… une certaine vision du «paradis soviétique».

Ce document a été diffusé à l'antenne sous le titre: URSS, trois portraits, Valentina Tichomirova, ouvrière russe.

Romancier et essayiste, Vladimir Fédorovski vient de publier aux Editions du Rocher Le roman de l'Orient-Express, un récit qui reconstitue le passé de ce train de rêve, apprécié par la bonne société de l'entre-deux-guerres. Vladimir Fédorvoski a été un proche de Gorbatchev et occupa plusieurs postes diplomatiques en France, entre 1977 et 1982, notamment comme attaché culturel. Entre 1985 et 1990, il fut conseiller en charge de promouvoir la perestroïka en Occident. En 1990, il participa à la création d'un des premiers partis démocratiques en Russie, le Mouvement des réformes démocratiques, dont il fut le porte-parole pendant les jours fatidiques de la résistance au putsch de Moscou en 1991 qui sonna le glas du communisme. A partir de 1992, Vladimir Fédorovski se consacra pleinement à sa carrière littéraire. Nous lui avons présenté cet extrait du reportage de Continents sans visa de 1967 consacré à une ouvrière soviétique, Valentina Tichomirova.

Vladimir Fédorovski: "Je suis assez gêné par cet extrait parce qu'on a l'impression d'être piégé par la propagande d'autrefois, et c'est d'autant plus étonnant que ce reportage a été réalisé par la Télévision Suisse Romande. Je vais vous dire: les images et les usines comme ça, avec un peu de sport, ça n'a jamais existé, c'est ça le problème, ça me gêne. Tout y est lisse, c'est une réalité qui n'existait pas!

Je ne connais pas les conditions de tournage de ce document, mais ce que je sais, c'est qu'il y avait très peu d'ouvriers, à l'époque, qui habitaient dans un appartement de trois pièces. Généralement – et même encore aujourd'hui – une famille de trois personnes est logée dans un appartement communautaire et dans une seule pièce.

En fait, c'est une présentation assez policée de l'Union soviétique en 1967, cinquante ans après la Révolution d'octobre. Cela me chagrine car cinquante ans de communisme en Russie, ce fut énormément de souffrance. Pensez aux cinquante millions de disparus, la moitié durant la guerre contre les nazis, l'autre moitié par la terreur soviétique!

Le site des archives: quarante heures par semaine, pas de cadence aux chaînes de montage, des comités d'entreprise, une assurance invalidité… Cela paraît pourtant comme un réel progrès social.

Je dirais même que c'est le paradis! Mais c'est un mensonge. Or, on ne peut pas vivre dans le mensonge. Notre travail durant la perestroïka a été d'essayer de dire une certaine vérité. C'était un pari insensé. Nous avons essayé de changer la mentalité en très peu de temps. Mais dire la vérité, c'est prendre le risque que tout le système, basé sur le mensonge et la terreur, explose. Gorbatchev a lancé des réformes politiques et économiques en se basant sur le langage de la vérité. Mais la vérité a fait tomber ce chateau de cartes.

Ces changements auraient pu se terminer dans des fleuves de sang, dans la guerre civile. L'Europe centrale a profité de la perestroïka, la Russie moins, était-ce la faute de Gorbatchev? Le mur de Berlin n'existe plus, la liberté à l'Est est possible, la guerre a été évitée. Fallait-il faire comme les Chinois: continuer à tuer et pratiquer l'ouverture économique? Je ne peux pas concevoir une telle situation. Je pense que la période de Gorbatchev et même une partie de la période Eltsine était profitable.

Quel regard portez-vous sur la Russie d'aujourd'hui?

Je suis choqué et humilié de constater qu'en Russie la vie humaine ne compte pas. Nous avons voulu sortir du système basé sur la centralisation et le mépris de la vie. Mais ces dernières années ont été marquées par une série d'assassinats de journalistes, de députés, d'opposants au régime. Pourtant, une nouvelle génération arrive, il faut espérer en elle. Peut-être que la société civile aura un rôle plus important à l'avenir. Cela me donne un peu d'espoir.

  • Journaliste: Jean Dumur
    Réalisateur: Claude Goretta