Apprivoiser la mort

Pour les Napolitains, le rapport quotidien à la mort exalte la vie.

Depuis ses Chroniques napolitaines parues en 1984 jusqu'à son Dictionnaire amoureux de Naples,Jean-Noël Schifano, qui a également traduit en français Umberto Eco, n'a cessé d'entretenir avec Naples une relation passionnée. «Mon tempérament s'est trouvé à l'unisson de cette ville si sensuelle», nous a-t-il confié lors de son passage aux archives de la TSR où nous lui avons présenté ce reportage de Continents sans visa réalisé par Claude Goretta en 1964. Ce documentaire témoigne de la façon dont les Napolitains vivent entourés des marques de la mort.

Ce document a été diffusé à l'antenne sous le titre: La ville qui parle aux morts.

Claude Goretta a tourné des images d'une grande force. Que vous inspirent-elles?

Ce reportage est magnifique! C'est un très beau document sur la mort et sur la vie. C'est un témoignage très précieux, car si on ne voit plus passer aujourd'hui les corbillards le long du golfe de Naples, le rapport à la mort, lui, n'a pas changé. Il est plus caché, moins direct qu'autrefois, mais c'est encore exactement ce que montre ce reportage.

A Naples, on a un contact permanent avec la mort. La présence de la mort fait que la vie est d'autant plus précieuse. Ce rapport à la mort existe pour exalter la vie. Quant les femmes descendent dans l'hypogée des églises, c'est pour retrouver le crâne d'un disparu. Elles l'adoptent, conversent avec lui, elles lui font des confidences qu'elles s'interdisent de partager avec les vivants. Elles prennent le crâne entre leurs mains, le baise, le repose et s'en vont au soleil. Ce côté ombre et lumière, cette descente aux enfers et cette résurrection est une dimension essentielle de la vie des Napolitains.

Le temps du futur n'existe pas dans la langue napolitaine. Le passé est inclus dans le présent. Toute nos racines sont dans le présent. Si un Napolitain reçoit dans sa boîte aux lettres un courrier des impôts, il ne l'ouvre pas avant le lendemain pour ne pas gâcher son repas du soir. Il faut que la nuit passe, il faut que la mort passe, il faut que les choses passent pour avoir plus de prise sur le présent.

Dans ce reportage, l'Eglise catholique semble en retrait.

L'Eglise officielle se range du côté des Napolitains. Elle adopte la façon de vivre des Napolitains, c'est à cette condition que les Napolitains adoptent alors les propres richesses de l'Eglise. Il y a toujours eu une résistance douce à l'Eglise catholique et romaine. Il faut savoir que par trois fois dans leur histoire, les Napolitains ont refusé de laisser l'inquisition entrer dans leur ville.

Naples est la capitale de toutes les tolérances, parce que c'est un peuple ouvert au dialogue, à l'échange, à la curiosité de l'autre et à la compassion. Tout ce qu'on voit comme image sur la mort est en réalité de la compassion qui nous rend plus vivant. Si par malheur passe un corbillard vide, tous les napolitains mâles se touchent le sexe, le symbole de la résurrection. Sans le sexe, comment féconder le corps d'une femme? Un corbillard vide, c'est un corbillard qui veut se faire occuper, et surtout pas par moi, donc l'homme se touche le sexe.

Qu'est-ce qui a changé, qu'est-ce qui a craqué à Naples en quarante ans?

Bien sûr, on ne voit plus de corbillards aussi splendides. Mais fondamentalement, rien n'a vraiment craqué. Naples a pris conscience de son identité que l'unité italienne a essayé de gommer. Je n'ai jamais vu un Napolitain être désespéré longtemps. Il y a une continuité de la vie qui transcende la mort. Pour Shakespeare, c'est être ou ne pas être. Mais pour les Napolitains, c'est paraître ou ne pas apparaître. L'apparence permet la vie dans la société, la dignité, le respect de l'autre.

Propos recueillis par Claude Zurcher

  • Jean-Noël Schifano, Dictionnaire amoureux de Naples, Plon.
  • Réalisateur: Claude Goretta