L'enterrement

Obsèques du général Guisan, 1960.

Ils sont rares, dans une vie, les événements qui vous impriment une marque. Oui, je me souviens très bien, c'était… le jour où Kennedy est mort, le premier pas sur la Lune, l'attentat contre le pape, l'enterrement du Général Guisan. Le 12 avril 1960, les actualités retransmettent la cérémonie. Des porte-drapeaux sur la place du Palais de Rumine, puis le cortège funèbre traverse Lausanne, le cheval du Général suit le corbillard. Tout semble arrêté, même les curieux aux fenêtres n'osent pas trop se pencher, de peur d'une impolitesse qui gâcherait le sérieux du moment.

Au cimetière à Pully, la cérémonie devient plus simple mais elle garde les marques de la solennité, avec cet étonnant contraste: on tire la salve d'honneur, mais on libère aussi avec une pince les attaches de l'épée et du képi posés sur le cercueil; il aurait beau fait qu'un coup de vent enlève tout ça… On se presse autour de la tombe, des visages anonymes, des attitudes retenues, il y a de la curiosité, peut-être, dans ces poses, du respect, certainement. De la reconnaissance aussi. L'action du Général Guisan pendant le Deuxième Guerre mondiale était alors unaniment reconnue, indiscutable. C'est un père que l'on met en terre, en ce 12 avril 1960. Et ceux qui sont là n'ont pas pour habitude de contester l'autorité du père.

Henri Guisan est né le 21 octobre 1874 à Mézières, dans le canton de Vaud, où son père était médecin. Il a d'abord suivi les cours de l'Ecole d'agriculture de Hohenheim, en Allemagne et à Lyon, avant de travailler dans son domaine de Chesalles-sur-Oron. Promu lieutenant en 1894, il accède successivement à tous les grades militaires: divisionnaire en 1926, commandant de corps en 1932, il est apprécié pour son sens du contact avec la troupe et ses méthodes de direction d'état-major.

Le 30 août 1939, à l'âge de 65 ans, il est élu au grade de général, commandant en chef de l'armée suisse, par l'Assemblée fédérale. Il occupera ce poste jusqu'en 1945.

Alors que la Suisse est encerclée par les troupes allemandes, le général Guisan utilise tous les moyens militaires à sa disposition (430 000 soldats et 200 000 hommes du service complémentaire) pour sauvegarder l'indépendance du territoire et défendre la politique de neutralité malmenée par l'obligation, pour le Conseil fédéral et l'économie, de composer avec le pouvoir allemand.

Dès le mois de mai 1940, il décide de rassembler ses forces combattantes dans un espace plus limité dans les Alpes se prêtant au combat défensif, ce qui donna naissance à la conception du Réduit national.

Le 25 juillet 1940, le général Guisan tient au Grütli son fameux rapport d'armée, qui eut un grand retentissement dans le pays et à l'étranger. Il rappelle alors sa volonté de défendre le pays.

Le 20 août 1945, il fut officiellement déchargé de ses responsabilités militaires. Il meurt le 7 avril 1960 à Pully. Le lendemain, plusieurs quotidiens lui rendent hommage. «La Suisse» écrit: «Il incarnait le citoyen suisse et par-dessus tout le citoyen soldat. Il a été l'homme et le chef de la situation dans une période troublée de notre histoire, où tant de forces contraires agissaient à l'intérieur du pays.» Dans «La Liberté», on peut lire «qu'il nous a quittés sans qu'une ombre, ni une défaillance ne vienne ternir la netteté. Henri Guisan fut de ces hommes que la Providence place sur le chemin des peuples qu'elle veut conduire, et qui s'incorporent si totalement à leur mission qu'ils paraissent avoir été de tout temps faits pour elle. » Quant au quotidien socialiste «La Sentinelle», il note: «ce que les travailleurs et les soldats aimaient dans le général, c'était sa simplicité et son naturel. Sa justice était la même pour tous. En raison de ses qualité d'homme, le général Guisan avait su créer entre l'armée et le peuple un esprit nouveau.»