L'homme-livre

Le romancier Claude Frochaux.

Au cours de cet entretien avec Gérard Valbert, Claude Frochaux évoque ses débuts aux éditions L'Age d'Homme et son travail d'éditeur. Un travail d'élaboration des livres, d'accompagnement des auteurs, de relation avec les médias et avec les libraires.

Un travail aussi dont certains aspects peuvent paraître fastidieux: lectures d'une pléthore de manuscrits, et écriture des nombreuses lettres de refus (personnalisées) qui en découle. Pourtant, pour Claude Frochaux, la découverte de ces "refusés" reste passionnante et renseigne aussi bien que les ouvrages publiés sur l'état de la littérature contemporaine et ses tendances.

(Source photo: Alexandre Chatton / RSR)

Né en 1935, Claude Frochaux s’est rapidement frotté à la réalité professionnelle en devenant libraire, une profession alors estimée à défaut d’être bien payée. Cette profession lui permet de s’installer successivement à Londes et à Paris, dans l’effervescence idéologique de l’après-guerre. En 1961, avec quelques camarades anarchistes, il commet un attentat à l’explosif contre le consulat d’Espagne à Genève pour dénoncer la dictature franquiste et alerter l’opinion mondiale sur la situation de la péninsule ibérique. Succès médiatique sans précédent en marge du procès qui l’envoya six mois à l’ombre.

De 1962 à 64, il a tenu à Paris la librairie Le Palimugre ouverte par l’éditeur Jean-Jacques Pauvert et y servit d’illustres clients comme Jacques Lacan, Michel Foucault ou Louis Althusser. De retour à Lausanne, il travailla comme libraire puis rejoignit en 1968 les Éditions l’Âge d’Homme, fondées par Vladimir Dimitrijevic deux ans auparavant. Très pris par sa passion éditoriale, notamment au service des textes critiques sur la Suisse contemporaine, il fonda en 1969, avec son propre essai Heidi et le défi suisse, la collection La Suisse en question en publiant des pamphlets de Max Frisch et Peter Bischsel.

Au sein de L’Âge d’homme, Claude Frochaux a défendu dans la collection Contemporains les grandes plumes de la littérature romande mais également belge et de nombreux essayistes. Durant près de trente-deux ans, jusqu’à sa retraite en 2001, il a tenu la barre d’un navire éditorial ébranlé par la navigation hasardeuse de son capitaine, Dimitrijevic, tenté dès 1990 par les dérives ultranationalistes de la cause serbe dans le conflit en ex-Yougoslavie.

Durant les pauses de midi, Frochaux œuvrait à un grand essai, L’Homme seul, publié en 1996, synthèse considérable sur la condition de l’homme moderne. Suivront Regard sur le monde d’aujourd’hui en 2005 et L’Homme religieux en 2008.

Fondés sur une conception matérialiste de l’histoire, ces essais fouillés mais de facture non académique défendent l’idée de la fin de l’imaginaire religieux qui a permis à l’humanité ses grandes créations artistiques.

En 2012, son dernier grand ouvrage, L’Homme achevé, prenait acte d’un changement radical de paradigme qui s’est opéré dès 1960, s’est condensé les quinze années suivantes pour aboutir au triomphe définitif de la réalité sur l’imaginaire avec la globalisation capitaliste du monde.

Sur un ton plus ludique, Claude Frochaux a publié en 2013 un petit livre d’aphorismes et de pensées sous le pseudonyme d’Octave de Pavie, Bons mots. Délicieuse manière de convoquer plusieurs pensées en appui à la sienne, vive, impertinente et si joyeuse !

  • Journaliste: Gérard Valbert