Le crime de Payerne

Avec son film "Un Juif pour l'exemple", inspiré du roman éponyme de Jacques Chessex paru en 2009, Jacob Berger revient sur une période sombre de l'histoire suisse. Perpétré en 1942 contre un marchand de bétail juif, le crime de Payerne est longtemps resté dans l'oubli. Témoin du drame, Chessex l'évoque une première fois en 1967. Dix ans plus tard, le journaliste Jacques Pilet lui consacre un livre et réalise avec Yvan Dalain un reportage pour l'émission "Temps présent". Bien loin d'un simple fait divers, l'assassinat d'Arthur Bloch rappelle que notre pays n'a pas été épargné durant la guerre, et la période la précédant, par la tentation autoritaire et les dérives antisémites.

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Les faits

Le  16 avril 1942, Arthur Bloch, un Juif bernois exerçant la profession de marchand de bétail, se rend à la foire de Payerne. A midi, les bêtes qu'il a acquises durant la matinée attendent toujours d'être réclamées. Le soir venu, la famille du marchand commence sérieusement à s'inquiéter. Arthur Bloch a disparu.

                                                            

Arthur Bloch, victime du crime antisémite de Payerne en 1942.
Arthur Bloch, victime du crime antisémite de Payerne en 1942. [RTS]

Les soupçons de la police de Payerne se tournent rapidement vers un groupe de jeunes gens qui professent ouvertement leurs sympathies nazies. On connaît leur chef, Fernand Ischi, qui travaille dans le garage familial. Jusqu'ici, on n'avait pas véritablement pris au sérieux ce groupe d'agités qui se réunit dans les arrière-salles des cafés, s'entraîne au tir dans la forêt et se fait prendre en photo avec les insignes nazis.

L'enquête va confirmer cette piste. Fernand Ischi et sa bande passent aux aveux. Le jour de la foire, ils ont entraîné Arthur Bloch dans un guet-apens. Le malheureux a été tué par balles avant d'être dépecé. Dispersé dans des "boilles" à lait, son corps a été ensuite jeté dans le lac de Neuchâtel.

L'écurie de la Rue-à-Thomas de Payerne où fut assassiné Arthur Bloch le 16 avril 1942.
L'écurie de la Rue-à-Thomas de Payerne où fut assassiné Arthur Bloch le 16 avril 1942. [RTS]
 

Au terme de leur procès, qui se tient un an plus tard, Ischi et ses hommes sont condamnés à de lourdes peines de prison. Perpétuité pour lui et deux de ses comparses, vingt et quinze ans pour les deux autres. Un deuxième procès s'ouvrira en 1947: celui de Philippe Lugrin, considéré comme le commanditaire du crime. Cet ancien pasteur converti au national-socialisme était un des animateurs principaux de la section vaudoise du Mouvement national. Professant une haine virulente contre les Juifs, il organisait des conférences auxquelles Ischi et sa bande ont assisté. L'homme, qui avait fui en Allemagne après le crime, sera condamné à vingt ans de réclusion.

 

A la télévision

En 1973, la SSR propose pour la première fois une série d'émissions historiques consacrées à la Suisse durant la période 1933-1945. Sous le titre La Suisse et la guerre, ces documentaires réalisés par l'historien Werner Rings seront diffusés dans les trois régions linguististiques. L'un d'entre eux revient sur le crime de Payerne.

 

Crime de Payerne
La Suisse et la guerre - Publié le 31 janvier 1973
 

 

Un fait d'histoire

Le crime de Payerne n'est pas un simple fait divers. Pour en comprendre la dimension politique, il faut revenir sur la période historique précédant la deuxième guerre mondiale. Dans les années trente en Suisse, on assiste en effet à l'émergence de courants idéologiques d'extrême-droite, influencés par le fascisme et le national-socialisme qui se développent en Europe. Parmi leurs ennemis, ces groupes désignent entre autres les communistes, les francs-maçons et bien sûr les Juifs. 

 

 

 

Contexte historique

La Suisse n'est pas épargnée par la crise économique mondiale de 1929. En 1936, on compte en Suisse plus de 120'000 chômeurs. La conjoncture économique, jointe à la montée en Europe des idéologies autoritaires prônant un ordre nouveau, constituent le terreau dans lequel vont apparaître en Suisse, dès le début des années trente, les mouvements frontistes.

Ces formations d'extrême-droite, qui ne font pas toutes montre de la même virulence, possèdent certaines visions communes : elles revendiquent un état fort, voire autoritaire et expriment à des niveaux divers un rejet de la communauté juive, accusée de s'enrichir sur le dos des paysans, de artisans et des petits commerçants et de mépriser les intérêts nationaux.

 

Les mouvements frontistes en Suisse

Dans sa série documentaire La Suisse et la guerre, le réalisateur Werner Rings évoque la diversité des mouvements frontistes en Suisse, et les spécificités idéologiques de la Suisse romande.

Directement liés à l'Allemagne nazie ou autonomes, les fronts se multiplient en Suisse durant les années trente.

Groupe de frontistes suisses, années trente.
La Suisse et la guerre - Publié le 31 janvier 1973
 

 

En Suisse romande, les mouvements frontistes ont des expressions diverses : extrêmes et violentes, avec des figures comme Georges Oltramare et Arthur Fonjallaz, ou plus intellectuelle, avec la Ligue vaudoise de Marcel Regamey.

Défilé du service d'ordre de l'Union nationale sur les quais de Genève, années 30.
La Suisse et la guerre - Publié le 31 janvier 1973

 

 

Chef de l’Union nationale et admirateur de Mussolini, Georges Oltramare est l'incarnation du frontisme genevois. Chansonnier et pamphlétaire, il n’a cessé, notamment à travers la revue Le Pilori, dont il est le fondateur, de déverser sa haine à l'égard des Juifs. Le chef de bande de Payerne, Fernand Ischi, a vécu quelques années à Genève. C'est par Georges Oltramare, dont la personnalité  le fascine, qu'il a été  initié à l'idéologie de l'ordre nouveau.

Extrait d'un discours de Georges Oltramare contre la création à Genève de la Société des Nations :

Georges Oltramare, leader frontiste genevois, années trente.
Un jour une heure - Publié le 11 décembre 1978
 
Juif caricaturé dans le journal Le Pilori, fondé par Georges Oltramare, années trente.
Juif caricaturé dans le journal Le Pilori, fondé par Georges Oltramare, années trente. [RTS]
 

 

Avocat vaudois, Marcel Regamey fonda en 1933 la Ligue vaudoise. Inspiré par les idées de Maurras, il est partisan d'une conception autoritaire de l'Etat et se fait l'âpre défenseur de la souveraineté du canton de Vaud. La Ligue vaudoise posséda son organe de presse, La Nation. Regamey y assuma des positions antisémites, en réclamant par exemple l'exclusion des Juifs de la fonction publique.

Article du journal La Nation, du groupe Ordre et Tradition fondé par Marcel Regamey, 1932.
Article du journal La Nation, du groupe Ordre et Tradition fondé par Marcel Regamey, 1932. [RTS]
 
Marcel Regamey, fondateur de la Ligue vaudoise
Temps présent - Publié le 12 juin 1996
 

 

Recul et réveil

Si les frontistes connurent quelques succès électoraux cantonaux, notamment à Zurich, ils ne réussirent pas à imposer leurs idées au niveau national, malgré la sympathie qu'ils purent susciter auprès de certaines personnalités du camp bourgeois.

La vague frontiste, en sommeil à partir 1936, se réveille au début de la deuxième guerre mondiale, lorsque l'Allemagne connaît d'importants succès militaires. Interdit par le Conseil fédéral en 1940, le Mouvement national suisse, ouvertement pro-nazi, poursuivra ses activités de manière clandestine. C'est à cette organisation que sont affiliés les auteurs du crime de Payerne. Ces partisans d'Hitler imaginent déjà la Suisse devenue province allemande. Fernand Ischi se voit dans les habits du "Gauleiter" de Payerne.

Analyse d'un crime

"Analyse d'un crime", c'est le titre du reportage que l'émission Temps présent consacre en 1977 au crime de Payerne. Cette enquête très fouillée est menée par le journaliste Jacques Pilet et le réalisateur Yvan Dalain. En parallèle, Jacques Pilet publiera un livre Le crime nazi de Payerne, qui prolonge et complète le reportage.

La couverture du livre de Jacques Pilet sur "Le crime nazi de Payerne".
La couverture du livre de Jacques Pilet sur "Le crime nazi de Payerne". [RTS]
 

Trente-cinq ans après les faits, Jacques Pilet et Yvan Dalain reviennent sur les lieux du drame. Ils obtiennent le témoignage de trois des auteurs du crime, qui depuis ont été remis en liberté. Avec eux et d'autres témoins, ils reconstituent les différents moments d'une affaire que certains préféreraient voir définitivement enfouie.

 

La morgue du "Gauleiter" Ischi

La section payernoise du Mouvement national suisse comptait une quarantaine de membres. A l'époque, tout le monde, police et autorités locales comprises, connaissait l'existence de ces cellules hors-la-loi. En 1942, l'Allemagne avait mis à genou une partie de l'Europe. Dans ce climat de menace, les partisans d'Hitler ne craignaient plus de s'exprimer, comme le confie en 1977 ce commerçant de Payerne, ancien camarade d'école d'Ischi.

 

Témoignage d'un commerçant dans l'affaire du crime de Payerne, 1977.
Temps présent - Publié le 29 septembre 1977
 

 

 

Des ordres venus d'en haut

Cette tolérance envers la cellule nazie de Payerne est confirmée par un de ses membres, qui n'assista pas à l'assassinat d'Arthur Bloch, mais fut condamné à la prison pour complicité. Selon lui, Ischi affirmait que la décision de tuer un Juif émanait d'autorités supérieures. Très probablement de l'ex-pasteur Philippe Lugrin, dont la responsabilité dans le crime de Payerne sera reconnue lors de son procès en 1947.

Rue de Payerne où Arthur Bloch fut assassiné.
Temps présent - Publié le 29 septembre 1977
 

Les proches d'Arthur Bloch

Le crime de Payerne renforça le climat de peur dans lequel vivait la communauté juive de Suisse, qui redoutait une invasion allemande. Un homme interrogé confie qu'à cette époque il avait l'impression d'avoir sa condamnation à mort dans sa poche, et que seule la date manquait.

Nous ne comprenions pas. Mon père était un homme bon et paisible. C’était un vrai Bernois, très patriote, fier d’avoir fait son service militaire dans les dragons.

Fille d'Arthur Bloch

Tombe d'Arthur Bloch au cimetière juif de Berne, 1977.
Temps présent - Publié le 29 septembre 1977
 

 

Le procès

Le 15 février 1943, dix mois après les faits, et quinze jours après la défaite allemande de Stalingrad, qui constitue un tournant de la guerre, débute le procès des assassins d'Arthur Bloch.

 

 

                             
Salle de tribunal où furent jugés en 1943 les auteurs du crime de Payerne.
Temps présent - Publié le 29 septembre 1977
 

 

Les questions qui dérangent

Pour Jacques Pilet, le souvenir du crime de Payerne dérange "parce qu'il pose à la communauté payernoise, et à l'ensemble des Suisses, quelques questions inévitables et inquiétantes".

Pourquoi le groupe réuni autour de Fernand Ischi n'a-t-il pas été neutralisé avant d'entrer en action? L'histoire montre qu'ailleurs en Suisse les groupuscules nazis ont été pourchassés avec une plus grande fermeté. Selon Jacques Pilet, les autorités de Payerne auraient fait montre d'une certaine complaisance à l'encontre des apprentis nazis.

Que se serait-il passé si les Allemands avaient envahi la Suisse? Le crime de Payerne, nous dit Jacques Pilet, oblige les Suisses à renoncer à une certaine mythologie héroïque pour adopter un regard plus réaliste sur cette période. "La Suisse aurait eu ses héros, mais également ses collaborateurs, ses maquisards et ses bourreaux".

La violence dont témoigne le crime de Payerne, comme les crimes du national-socialisme à une échelle plus large, était contenue en germe dans les idéologies d'extrême droite en vogue à cette époque. Pour Jacques Pilet, l'affaire de Payerne doit nous rappeler que des slogans haineux peuvent déboucher sur des actes barbares.

 

Chessex, le témoin

En avril 1942, Jacques Chessex est âgé de huit ans. Il vit avec sa famille à Payerne. L’assassinat d’Arthur Bloch va profondément le marquer. En 1967, il l'évoque une première fois dans un recueil de nouvelles sous le titre Un crime en 1942. Une question, déjà présente dans la réflexion de Jacques Pilet, le tourmente: que serait devenue cette région paisible de la Broye vaudoise si Hitler avait remporté la victoire?

 

J'imagine Payerne aux mains d'un garagiste botté (...) La croix gammée flotte sur l'abbatiale (...) Le petit marchand de benzine devient Eichmann, ses acolytes dirigent l'épuration. Au lieu d'aller à Bochuz, certain pasteur mystico-obscurantiste est fait docteur honoris causa de l'université de Nuremberg.

Jacques Chessex

 

En 1977, Jacques Pilet et Yvan Dalain lui donnent la parole dans leur reportage de Temps présent sur le crime de Payerne.

 

L'écrivain Jacques Chessex à Payerne en 1977.
Temps présent - Publié le 29 septembre 1977
 

 

Un Juif pour l'exemple

Début 2009, Jacques Chessex publie Un Juif pour l'exemple, un roman où il revient sur le drame d’avril 1942. Quarante-six ans se sont écoulés, mais les fantômes du passé rôdent toujours. Pour l'écrivain, l'assassinat d'Arthur Bloch est un crime imprescriptible. En tant que Payernois, il ne peut s'empêcher de ressentir un "déraisonnable sentiment de faute".

 

Invité le 16 janvier 2009 au Journal de Midi de la Première, il explique qu’il a cherché dans l’écriture une forme d’exorcisme, mais que la rédaction du livre relevait également d’un nécessaire devoir de mémoire personnel.

 

               
L'écrivain suisse Jacques Chessex.
Journal de midi - Publié le 13 janvier 2009
 

Les réactions locales

Au sein de la population de Payerne, nombreux sont ceux qui auraient préféré que l'assassinat d'Arthur Bloch demeure dans l'ombre. Dans le reportage de Temps présent en 1977, plusieurs protagonistes disaient déjà regretter la mauvaise publicité que le rappel de cette affaire faisait à la ville.

Le roman de Jacques Chessex va provoquer des réactions virulentes. Loin de désarmer, l'écrivain propose qu'une rue ou une place de Payerne porte le nom du marchand assassiné. Les autorités de la Ville n'entreront pas en matière sur ces propositions mais préféreront adopter une résolution appelant les citoyens à la vigilance contre toute forme de racisme.

Le 9 janvier 2009, le journal télévisé se fait l'écho de ces réactions et offre à l'écrivain, invité sur le plateau, la possibilité d'y répondre.

Clocher de l'abbatiale de Payerne, 2009.
Le Journal - Publié le 06 janvier 2009
 

 

 

 

On sait que Jacques Chessex avait le désir de voir son roman adapté au cinéma. Des premiers contacts avaient été pris. Ces projets seront brutalement interrompus  le 9 octobre 2009. Lors d'un débat public à Yverdon, le romancier est terrassé par une crise cardiaque.

L'adaptation d'Un Juif pour l'exemple, à laquelle rêvait Chessex, sera réalisée sept ans plus tard par le cinéaste suisse Jacob Berger.

 

Sources

En lien :

L'intégrale du Temps présent "Analyse du crime de Payerne" du 29.09.1977 Journaliste : Jacques Pilet / Réalisation : Yvan Dalain

 

Sources RTS vidéo :

La Suisse et la guerre / Diffusion: 31.01.1973 / Les mouvements frontistes en Suisse / Production : Werner Ring et Jacques Senger

Un jour une heure / Diffusion : 11.12.1978 / Extrait discours de Gorges Oltramare.

Temps présent / Diffusion : 12.06.1996 / Portrait de Marcel Régamey / Journaliste : Daniel Monnat.

Temps présent / Diffusion : 29/09/1977  / Analyse du crime de Payerne / Journaliste : Jacques Pilet / Réalisation : Yvan Dalain.

Le journal / Diffusion : 06.01.2009 / Jacques Chessex présente Un Juif pour l'exemple / Journaliste : Darius Rochebin.

 

Source RTS audio :

Le journal de midi / 13.01.2009 / Jacques Chessex présente Un Juif pour l'exemple / Journaliste : Manuella Salvi.

 

Ouvrages mentionnés :

Le crime nazi de Payerne - 1942, en Suisse: un Juif tué "pour l'exemple"-, Jacques Pilet, Lausanne, Editions Pierre M. Favre, 1977.

Un crime en 1942, In Reste avec nous. Précédé de Carnet de terre, Jacques Chessex, Lausanne, Cahiers de la Renaissance vaudoises, 1967.

Un Juif pour l'exemple, Jacques Chessex, Paris, Editions Bernard Grasset, 2009.