Le calme qui règne dans le petit village de 1000 âmes tranche avec l’effervescence des Sables d'Olonne où se pressent chaque jour des dizaines de milliers de personnes. "Il y a beaucoup de médias et de gens qui veulent des photos et des autographes donc c’est assez hard. Je suis obligé de mettre une cagoule et des lunettes si je veux accéder à mon bateau sans être abordé sans cesse", rigole-t-il.

"J'ai grandi sur l'eau"

Dans la campagne vaudoise, ni de foule et encore moins de bateau. Il est 10h00 en cette matinée d’octobre lorsqu’Alan Roura fait son apparition dans les locaux de son sponsor pour une conférence de presse. Malgré une petite nuit, "nous sommes arrivés en Suisse à 01h30", Alan Roura pétille et trépigne d’impatience. "Le départ approche et c'est tant mieux. L’attente est longue on a vraiment envie d'y aller. Il y a une certaine excitation mais il faut rester serein dans sa tête. La course est longue, il ne faut surtout pas se mettre de pression maintenant. Il faut y aller à la cool."

Avec sa barbe de 3 jours, ses cheveux en bataille, son teint hâlé par le soleil breton et ses clous aux oreilles, le Genevois a des faux airs de Corto Maltese. "J'ai eu une barbe très jeune. Les cheveux, j'essaie de faire ce que je peux mais je n'arrive à rien. Je suis naturellement comme ça", se marre-t-il. Il faut dire que depuis son plus jeune âge, Alan Roura a baigné dans les eaux du monde et passé plus de temps en mer que sur la terre ferme. Avec à la clé un tour du monde en famille qui a duré 11 ans!

"Je suis un skipper des années 80"

Alors le look marin, il connaît, lui qui se sent d’ailleurs plus proche de l’ancienne génération de navigateurs. "Je suis un skipper des années 80. Je navigue et pense comme eux. J'ai grandi sur l’eau et j'ai comme philosophie de vivre chaque jour comme si c'était le dernier. On peut réaliser de belles choses avec pas grand-chose. Il n'y a pas besoin d’avoir le luxe. Ca reste un bateau et de l'eau", relativise-t-il.

Sauf que ce bateau n'est pas qu'un simple bateau. Il est un véritable compagnon et une légende. "Il a été construit par Bernard Stamm en 1997 et mis à l'eau en 2000. Nous l'avons entièrement remis à neuf sauf la coque, qui est d’origine. Je suis content que ce bateau continue à vivre sous de nouvelles couleurs. Le Vendée, c’était avec ce bateau et pas un autre. Dans les anciennes générations de bateaux, il était imbattable et le plus rapide. Je le trouve magnifique, il a des lignes splendides", assène-t-il non sans une certaine fierté.

"J'ai besoin de naviguer"

"Bigou", puisque c'est ainsi qu'il le surnomme, et Alan Roura mettront les voiles dimanche 6 novembre pour le meilleur et pour le pire afin de gravir l'Everest des mers. Quitte à risquer "leurs" vies. "Il faut être complètement barjot pour faire ça", reconnaît-il. "Le Vendée Globe n'est pas juste une course au large. C'est la chose la plus extrême qui existe au monde. On risque notre vie tous les jours pour un tour du monde. Mais soit on prend des risques et on va de l'avant, soit on reste chez soi. Je n'ai pas envie de vivre avec des regrets. Alors j'y vais."

Il faut dire que sur son embarcation, ce marin né se sent comme un poisson dans l'eau. "On me dit souvent que j'ai du sang salé dans les veines. J'ai besoin de naviguer et d'être sur mon bateau. En mer, tu fais ce que tu veux, tu n'as personne qui te dit quoi faire, tu es le seul maître à bord. Tu peux pleurer, rigoler, personne n'est là pour te juger et t'empêcher d'être toi-même. Nulle part ailleurs, on ne peut être aussi libre."

Et qu'on ne lui parle pas de son âge. "Je ne prends pas le départ pour être le plus jeune marin et battre des records. Je fais ça car c'est un rêve de gamin et que j'ai l’opportunité de le faire. Je n'ai aucun mérite de partir à 23 ans. Sauf de montrer aux jeunes qu'on peut se battre." Ne dit-on pas d’ailleurs que le talent n'attend pas le nombre d'années? "Certains jeunes s’encroûtent et ont peur de réaliser leurs rêves. La vie est belle et il faut se donner les moyens de les réaliser. C'est ce que je veux montrer. La Suisse a toujours été présente en mer, c’est important de continuer dans cette voie."

"On ne lâchera jamais"

Et bien qu'on lui a souvent collé l'étiquette d'aventurier, "parce que j'ai toujours navigué sur des bateaux de l'ancienne génération", Alan Roura "n'y va pas pour enfiler des perles. J'y vais pour montrer le marin que je suis et me surpasser." Son but? Battre le temps de Michel Desjoyeaux sur le Vendée Globe 2000-2001 et "mettre des bateaux derrière. C'est le petit challenge", sourit-il. "Et en prendre plein la vue. On est là pour ça et c'est aussi le plus important", affirme celui qui n'oublie pas de rendre hommage à toute son équipe.

"On n'a jamais rien lâché et on ne lâchera jamais", souffle-t-il des trémolos dans la voix. Gagné par l'émotion et peut-être aussi par la fatigue, quelques larmes viennent embuer ses yeux marron. Même à des milliers de kilomètres de la mer, le sel ne quitte finalement jamais vraiment Alan Roura.


 

 

Champagne, Floriane Galaud - @FlorianeGalaud