Cristobal Huet (35 ans) est sans conteste la plus grande vedette de LNA cette saison. Plus gros transfert de l'histoire de Gottéron après les arrivées de Slava Bykov et Andrei Khomutov en 1990, le gardien prêté à Fribourg par Chicago a gagné la Coupe Stanley 2010.


Rares sont en effet les membres d'une équipe championne de la prestigieuse NHL à venir en LNA dans la foulée. Le Français (aussi Suisse depuis 2010), qui coûtera encore 5,625 millions de dollars par an aux Blackhawks jusqu'en 2012, veut gagner un 2e titre en Suisse après 99. tsrsport.ch a rencontré "Cristo", qui avait démarré sa carrière en Suisse à Lugano en 1998, après avoir été formé à Grenoble.


"Certains joueurs ont des oeillères"

tsrsport.ch: Vous êtes devenu une star en NHL durant votre séjour à Montréal (2005-2008), où la pression médiatique est énorme.


CRISTOBAL HUET: Je suis content de ne pas avoir évolué dans ce club au début de ma carrière. Cette pression peut vous changer un homme. Heureusement, ma famille m'a permis de garder les pieds sur terre. J'ai profité de mon séjour là-bas, sans me poser de questions. Il y avait ceux qui te traitaient de héros et les autres qui pensaient le contraire. La vérité se trouvait souvent entre les deux...


tsrsport.ch: Philippe Bozon (ex-Genève-Servette) avait été "snobé" par ses coéquipiers lorsqu'ils avaient appris qu'il était Français et non Québécois. Et vous?


CRISTOBAL HUET: A mes débuts en NHL, en 2002 à Los Angeles, on me prenait effectivement pour un Québécois. Que voulez-vous, même si j'ai disputé deux Jeux olympiques et 6 Mondiaux "A" avec l'équipe de France, certains joueurs ont des oeillères. A Montréal, on me respectait. Bizarrement, c'est à Chicago que cela a été le plus difficile. On m'appelait "The man from France". Ca veut dire ce que ça veut dire... Je ne le prenais pas spécialement comme un compliment.


tsrsport.ch: En 2008, vous avez eu l'honneur de participer au All-Star Game de la NHL.


CRISTOBAL HUET: C'était un superbe accomplissement personnel. J'ai vécu ce week-end à fond. J'ai eu la chance d'être le coéquipier de Martin Brodeur (réd: meilleur gardien de l'histoire de la NHL au nombre de victoires) durant 3 jours. On a fait la fête ensemble. Par contre, les trois semaines qui ont suivi ont été un peu difficiles. Il a fallu que je me remette à ma place. Ce genre de match est dangereux, car quand tu vois toutes ces stars dans le même vestiaire que toi, tu te crois arrivé.


tsrsport.ch: Après un bref passage à Washington, vous avez ensuite signé un contrat lucratif de 22,5 millions de dollars sur 4 ans avec Chicago. De quoi être tranquille pour le reste de vos jours!


CRISTOBAL HUET: Je ne sais pas... Normalement, oui. Mais je ne me vois pas rester à la maison sans rien faire. Quand tu signes un tel contrat, ça fait bien sûr un peu bizarre! Avec mon épouse, on s'est fait plaisir en achetant notamment un appartement à Chicago. On a évidemment un train de vie différent par rapport à il y a 12 ans, où on habitait dans un 2 pièces. Mais je préfère ne rien dire à mes enfants, sinon ils ne vont plus écouter à l'école!


Huet pense que Gottéron "a du potentiel". [Keystone]Huet pense que Gottéron "a du potentiel". [Keystone]tsrsport.ch: Que ressent-on lorsqu'on parade devant 2 millions de personnes à Chicago, après la victoire des Blackhawks en finale de la NHL en juin dernier?


CRISTOBAL HUET: C'était fou. On s'est pris pour des stars de rock pendant deux heures (rires)! Ca faisait 49 ans que la ville attendait le titre...


tsrsport.ch: Votre coach Joel Quenneville vous avait dit après la sirène finale que Chicago ne l'aurait pas fait sans vous.


CRISTOBAL HUET: Cela m'a fait très plaisir qu'il m'ait dit cela à chaud. Les trois derniers mois de la saison dernière ont été difficiles à vivre, je ne me sentais pas à ma place en tant que gardien remplaçant d'Antti Niemi. J'ai cependant mis mon ego de côté. Je pense que mes coéquipiers m'appréciaient, notamment pour cela.


tsrsport.ch: Auriez-vous préféré être gardien no1 et perdre en finale, ou no2 et gagner, comme cela s'est passé pour vous?


CRISTOBAL HUET: J'aurais préféré jouer et gagner! Mais on ne refera pas l'histoire... Beaucoup de grands joueurs n'ont jamais remporté la Coupe Stanley, alors ce n'est pas grave, finalement. J'ai tout de même participé à ce titre en jouant 48 matches en saison régulière. Et je suis devenu le premier Français à gagner ce trophée.


"Je suis les matches de Chicago, de loin"

tsrsport.ch: Suivez-vous les performances des gardiens actuels de Chicago, Corey Crawford (no1) et Marty Turco (no2)?


CRISTOBAL HUET: Oui, de loin. Je sais que Crawford joue de plus en plus de matches. Joel Quenneville est connu pour donner sa chance à chaque gardien. Chicago connait une saison moyenne et devra se battre jusqu'au bout pour accéder aux playoff. Mais la Conférence Ouest est très relevée et cela ne m'étonne pas, avec l'équipe qu'on a.


tsrsport.ch: "Qu'on a"? Vous vous sentez donc encore un membre à part entière des Hawks?


CRISTOBAL HUET: Non (sourire gêné). C'était un lapsus. Je ne suis pas trop en contact avec les joueurs. Je parle quelques fois avec Jonathan Toews (réd: capitaine de Chicago et Canadien francophone), mais c'est tout. Je suis trop éloigné et je ne regarde pas la NHL à la TV. Je me sens bien à Fribourg, j'aimerais y rester.


tsrsport.ch: Cette saison, le gardien bernois Martin Gerber (36 ans) a repris le chemin de l'Amérique du nord, et doit jouer principalement en ligue mineure (AHL). Seriez-vous prêt à l'imiter?


CRISTOBAL HUET: Je ne sais pas. Je dois prendre ma famille en compte. Il me reste encore un an de contrat avec Chicago à l'issue de cet exercice, et je ne pourrai rien décider. Si je tire un trait définitif sur la NHL? Non.  Mais pour avoir une nouvelle chance là-bas, il faut déjà faire partie des meilleurs en Suisse...


tsrsport.ch: Justement, vous connaissez une saison en dents de scie avec Gottéron.


CRISTOBAL HUET: A mon arrivée, je ne me posais pas de questions, j'essayais de m'amuser. Puis les défaites se sont enchaînées et cela affecte la concentration.


"Matte travaille dans la continuité"

tsrsport.ch: René Matte, qui a récemment remplacé Serge Pelletier à la barre, peut-il emmener Fribourg loin en playoff?


CRISTOBAL HUET: Il travaille dans la continuité, il n'a pas chamboulé le système. Mais ses entraînements sont plus intenses, car plus courts. Il a apporté une énergie nouvelle et essaie de rendre les joueurs responsables de leurs actes. Il est respecté par tous. Quant à Serge, il a malheureusement payé la note de nos mauvaises performances sur la glace.


tsrsport.ch: N'attend-on pas trop de vous à Saint-Léonard?


CRISTOBAL HUET: Je préfère qu'il en soit ainsi. Je suis très exigeant avec moi-même, cela me fait progresser. On ne peut ni me jeter la pierre ni à mes défenseurs pour expliquer notre mauvaise fin de saison. C'est l'équipe en entier qui a moins bien joué.


Huet2 [Jacques Boissinot - Keystone]Huet2 [Jacques Boissinot - Keystone]tsrsport.ch: Sauf accident, vous jouerez le Mondial en Slovaquie avec la France.


CRISTOBAL HUET: Je me réjouis d'y aller et de retrouver les gars, car je n'ai pas disputé ce tournoi depuis 2008.


tsrsport.ch: Est-ce frustrant de faire partie d'une sélection "de deuxième zone"?


CRISTOBAL HUET: Bien sûr, je ne pourrai jamais ajouter une médaille de bronze à mon palmarès. Parfois, c'est un peu dur de seulement lutter contre la relégation. Mais c'est notre réalité, et j'en suis aussi en partie responsable. Après moi, le déluge? Non, car l'équipe a prouvé en 2009 qu'elle pouvait se maintenir dans l'élite mondiale même sans moi.       


"Je raccrocherai dans 2-3 ans"

tsrsport.ch: Savez-vous où et quand vous direz adieu au hockey professionnel?


CRISTOBAL HUET: Bonne question... J'ai encore beaucoup à donner, je n'arrêterai que quand je n'aurai plus de plaisir ou que je n'aurai plus le niveau. Je vais décevoir pas mal de gens, mais je ne me vois pas boucler la boucle à Grenoble.


tsrsport.ch: Une longue carrière "à la Ari Sulander" (42 ans), le gardien de Zurich, cela ne vous tente pas?


CRISTOBAL HUET: Ouh là, non! Je ne suivrai plus, là... Ce n'est pas pour moi. Je pense encore jouer deux, voire trois saisons. Ensuite, le temps de raccrocher sera venu.             


Propos recueillis par Michaël Taillard