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Sierre-Zinal: "C’est le partage que j’apprécie", explique Kilian Jornet

Jornet peut égaler le record de cinq victoires de Mejia. [RTS]
Jornet peut égaler le record de cinq victoires de Mejia. [RTS]
Kilian Jornet a établi les records d’ascension en haute montagne les plus fous, remporté toutes courses les plus prestigieuses à travers le monde. L’Espagnol reste pourtant un fidèle de la classique anniviarde. Demain, le Catalan pourrait y égaler le record de 5 victoires du Mexicain Ricardo Mejia.

RTSsport.ch: Kilian Jornet, qu’est-ce qui vous séduit tant à Sierre-Zinal?

KILIAN JORNET: Ce que j’aime d’abord, ce sont les gens qui font cette course. Les organisateurs, la famille Sierre-Zinal, tous les participants. Parmi l’élite, il y a un plateau énorme, les meilleurs mondiaux. Mais cette course est avant tout pour tous les amateurs, tous les populaires. Il y a presque 5000 personnes qui profitent de ça. C’est ce partage que j’apprécie.

RTSsport.ch: Vous passez de la solitude des hautes altitudes, où vous réalisez vos exploits, à des courses populaires où des milliers de personnes vous accueillent en super star…

KILIAN JORNET: Ce sont deux extrêmes, il faut trouver l’équilibre. Moi je suis plutôt introverti, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’habite en Norvège. En décembre, je sortais pour deux entraînements quotidiens, mais je n’ai croisé que trois personnes durant tout le mois! Je suis tranquille, je fais mes entraînements. J’y puise l'énergie pour venir aux courses. Et là, c’est la rencontre qui m’inspire, qui me permet d’apprendre plein de choses. La rencontre avec d’autres coureurs, l’élite. Avec des organisateurs. Voir comment ils font, ça me donne plein d’idées. Et la rencontre avec les populaires. Chacun a son histoire. Certaines personnes ont des problèmes, des maladies, un travail pénible. Pourquoi courent-elles? Quelle est leur motivation? Toutes les histoires sont intéressantes, elles sont inspirantes. Elles te font aussi comprendre pourquoi tu cours.

RTSsport.ch: Ce dimanche vous pouvez égaler le Mexicain Ricardo Mejia, quintuple vainqueur de Sierre-Zinal. Que retenez-vous de vos quatre victoires?

KILIAN JORNET: La première, c’était inattendu. J’étais bon en courses techniques, un bon grimpeur et un bon descendeur, mais quand je voyais la vitesse de gars comme Ricardo Mejia, ils me faisaient rêver! Alors je ne m'attendais pas à faire aussi bien qu’eux. La deuxième fois, c’était beau parce qu’il y avait aussi Florent Troillet. Cette saison-là, on était vraiment tout le temps à la bataille lors des Coupes du monde de ski alpinisme. Et puis, on avait fait la Pierra Menta ensemble. C’était beau de faire Sierre-Zinal avec lui. Et puis en 2014 et 2015, la concurrence était énorme. Cesar Costa, les Colombiens, ce furent de très belles éditions, très rapides. La dernière victoire, en 2015, je ne m’y attendais pas du tout. Je venais d’organiser ma course en Norvège (ndlr: Tromsö Skyrace), j’étais complètement cramé, je suis venu juste pour participer et finalement ça a marché. Parfois tu ne t’entraînes pas spécifiquement et ça marche…

RTSsport.ch: Le record de l’épreuve est détenu depuis 2003 par Jonathan Wyatt (2h29’12), il serait temps de le remettre à jour…

KILIAN JORNET: Evidemment on y pense. Mais pour espérer battre ce record, il faut s’entraîner sur le plat…. On sait que Jonathan était très rapide sur le marathon, donc il était très fort sur la partie plate. Il était aussi très bon en montée. La seule partie où on lui prend du temps ici, c’est en descente. Moi, avant Sierre-Zinal, je me dis : 'maintenant il faut que tu fasses un peu d’entraînement sur le plat'. Et puis il fait beau, je suis attiré par les montagnes, je vais grimper. Et dans un coin de la tête, je me dis qu’il faudrait quand même faire un peu de plat... Là j’ai fait trois séances de plat avant Sierre-Zinal. Ce n’est pas beaucoup. Pour s’attaquer à un record comme ça, il faut des conditions parfaites et une préparation spécifique.

Quand je vais sur une course, je ne sens pas le besoin ou vraiment le rêve de gagner absolument

Kilian Jornet

RTSsport.ch: Comment envisagez-vous cette 44 édition de Sierre-Zinal?

KILIAN JORNET: Ce sera très dur, comme toujours, car il y a d’abord un gros kilomètre vertical, très raide, où les jambes souffrent beaucoup. Après ça, il faut courir très rapidement dans la partie haute, roulante. Là on voit que les coureurs qui viennent de la course sur route sont très forts. Et après il reste la descente, elle n’est pas trop longue, il y a deux-trois cailloux donc on peut essayer de jouer sur la technique. Il devrait faire beau dimanche, mais on va voir s’il reste encore de la boue, ou un peu de neige sur les hauts. Ça peut jouer aussi. Ça peut-être un plus pour les coureurs comme moi qui aiment la technique.

RTSsport.ch: Comme partout où vous allez, on s’attend à vous voir gagner...

KILIAN JORNET: Bien sûr, en tant que compétiteur, tu veux gagner. Mais il faut relativiser. Tu sais bien que parfois ça ne se passe pas bien. Et même faire dans les 5 premiers à Sierre-Zinal c’est déjà exceptionnel, il faut avoir le recul de voir ça. Après j’ai aussi la chance d’avoir déjà beaucoup gagné. Quand je vais sur une course, je ne sens pas le besoin ou vraiment le rêve de gagner absolument. Mais quand je viens, c’est sûr que je veux bien faire, gagner, mais c’est plutôt l’excuse. Je n’ai pas de pression. Je me souviens, lors de mes premières compétitions de ski alpinisme, au départ j’avais le cœur qui battait tellement fort. La nuit précédene je pensais à la course. Là je suis au départ, comme au départ d’un entraînement. D’un côté c’est bien, ça te permet de mieux réfléchir en course. Tu ne fais pas des trucs "à la con". Parce que quand tu es trop excité, tu ne vois plus clairement les choses. Là, du coup, ça marche mieux! Mais arriver à ça, c’est ça qui est difficile. Après, faire de la montagne, ça t’aide aussi à relativiser. Parce que même si c’est une course importante, au pire tu perds la course, ce n’est rien! En montagne tu te dis : 'au mieux je survis. Ce n’est pas pareil… ça fait relativiser'.

Propos recueillis par Gaëlle Cajeux - Twitter @madamga

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44e édition de Sierre-Zinal

Demain matin, 4350 coureurs seront au départ de la "course des cinq 4000". Parmi eux, une majorité de populaires qui se sont rués sur les inscriptions ce printemps. La catégorie "Touristes" a affiché complet en à peine deux jours! Des amoureux de la course à pied qui se lancent le défi de parcourir les 31 kilomètres (2200m de dénivelé positif et 1100m négatif), reliant Sierre à Zinal, sur les sentiers escarpés où ils côtoieront l’élite mondiale.

Car une nouvelle fois, la mythique épreuve valaisanne affichent un plateau extrêmement relevé. Et les favoris sont nombreux : le Catalan Kilian Jornet, l’Erythréen Petro Mamu, l’Anglais Robbie Simpson, le Colombien Antonio Padua, les Kényans Isaac Toroitich, Eric Muthoni, Robert Surum ou encore le Suisse Marc Lauenstein. Chez les dames, on citera l’Italienne Silvia Rampazzo, la Kényane Lucy Wambui Murigi et l’Allemande Michelle Maier.

Double ascension express de l’Everest

Ce printemps, Kilian Jornet a repoussé les limites humaines dans l’Himalaya, en gravissant deux fois l’Everest en une semaine, sans oxygène, sans corde fixe et sans assistance. Et à une vitesse hallucinante. "Aujourd’hui, on n’est pas trop habitué à faire des choses en style léger, mais à l’époque ça se faisait beaucoup plus. Dans les années 1970-80, Messner, Troillet, Loretan faisaient tout dans un beau style alpin. Et cette année, en même temps que nous, il y avait deux autres alpinistes, deux Valaisans, qui évoluaient en aussi en style alpin. C’était beau de voir des amateurs, qui n’étaient pas dans une expédition commerciale. C’était inspirant ", sourit Kilian Jornet.

"Après, ce n’était pas prévu que je monte deux fois au sommet de l’Everest. Mais la première fois, j’ai été frustré parce que j’étais malade. Les jours précédents, j’avais de super bonnes sensations, en montant jusqu’à 8400 m. Alors comme il me restait encore une semaine sur place, je suis remonté. Je n’allais pas rester au camp de base à jouer aux cartes... L’Everest, ce fut vraiment une belle expédition, surtout beaucoup d’apprentissage. Comment s’acclimater. Comment aborder la montagne. En fait, ce qui était intéressant, c’était d’arriver à faire de la montagne en Himalaya, comme on le fait ici dans les Alpes. Les enchaînements, c’est sans doute le nouveau pas à faire en Himalaya. "

"On sait que ce que l’on fait peut nous amener à la mort"

Enchaîner les sommets en Himalaya, l’Espagnol en parlait beaucoup avec son ami, Ueli Steck. Le Suisse est tragiquement décédé le 30 avril dernier en chutant d’une des faces du Nuptse, lors d’une ascension d'acclimatation. "J’ai appris la nouvelle lorsque j’étais au Cho Oyu, avec ma copine Emelie. On sait que ce que l’on fait peut nous amener à la mort. Mais quand il y a ces accidents-là, tu le sens plus présent. Tu penses aux proches d’Ueli, tu regardes à côté de toi, il y a ta copine et tu te dis : est-ce que je fais ça? Ce sont des situations qui font réfléchir sur l’approche que l’on a. Et cette année à l’Everest, j’ai pris beaucoup, beaucoup moins de risques que l’année dernière."