Modifié le 16 mai 2018

Trois responsables du Conseil central islamique suisse en procès

Le président du CCIS Nicolas Blancho et le responsable des productions culturelles du CCIS, photographiés en décembre 2015 à Berne.
Le président du CCIS Nicolas Blancho et le responsable des productions culturelles du CCIS, photographiés en décembre 2015 à Berne. [Peter Klaunzer - Keystone]
Trois responsables du Conseil central islamique de Suisse comparaissent dès mercredi devant le Tribunal pénal fédéral. Ils sont soupçonnés d'avoir violé la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaïda et Etat islamique. Les enjeux de ce procès.

Les trois prévenus sont le président du Conseil central islamique de Suisse (CCIS) Nicolas Blancho, le porte-parole, Qasim Illi, ainsi que Naim Cherni, le chargé des affaires culturelles de cette organisation connue pour prôner un islam rigoriste.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) leur reproche d'avoir produit et diffusé deux vidéos de propagande en faveur des groupes terroristes Al-Qaïda et Etat islamique. Ils sont présumés innocents jusqu'à leur jugement.

Les faits reprochés

Entre mai et octobre 2015, Naim Cherni, responsable des productions culturelles du CCIS, s'est rendu en Syrie pour y réaliser les vidéos incriminées dans lesquelles il interviewe Abdallah Al-Muhaysini. Selon l'acte d'accusation du MPC, ce Saoudien de 30 ans est l'un des leaders du Front Al Nusra, la branche syrienne d'Al-Qaïda, un groupe terroriste interdit.

Sans aucune prise de distance, ni contextualisation, Naim Cherni aurait laissé à ce prédicateur islamiste prôner le djihad armé devant sa caméra. Les deux vidéos ont été diffusées sur les réseaux sociaux le 20 novembre et le 18 décembre 2015. Qaasim Illi, le porte-parole du CCIS, et Nicolas Blancho, son président, ont activement soutenu la diffusion de ce contenu.

Pour le MPC, les prévenus ont ainsi offert "une plateforme de premier plan, multilingue et multimédia pour présenter et propager avantageusement  l’idéologie de l’organisation terroriste Al-Qaïda". Ainsi, toujours selon le MPC, Al-Qaïda s'en est trouvée "renforcée sur le plan mondial dans son pouvoir d’attraction sur des membres existants ou potentiels et, de ce fait, encouragée dans le développement de ses activités criminelles".

La défense

Les trois prévenus réfutent catégoriquement les accusations du MPC. Naim Cherni s'est rendu en Syrie pour y réaliser un "travail journalistique" et non de la propagande. En allant interroger Al-Muhaysini, Naim Cherni voulait ainsi "déconstruire l'idéologie de l'Etat islamique", a-t-il précisé devant la presse lundi. De plus selon Nicolas Blancho, "Al-Muhaysini n'appartient à aucune organisation si ce n'est la sienne. Il est donc indépendant."

Le CCIS estime aussi qu'Al-Muhaysini s'est toujours montré très critique contre l'idéologie du groupe Etat islamique. En lui donnant la parole, le CCIS pense avoir ainsi atténué le pouvoir d'attractivité de l'EI en Suisse.

Comme ils estiment que le procès qui leur est intenté serait motivé par des "buts politiques", les trois prévenus ont décidé de ne pas répondre aux questions de la procureure fédérale Juliette Noto qui plaidera pour le MPC lors des audiences devant le Tribunal pénal fédéral.    

>> Ecouter le sujet sur l'offensive médiatique des trois responsables du CCIS:

Le Conseil central islamique suisse a donné une conférence de presse à Berne lundi.
Anthony Anex - Keystone
Forum - Publié le 14 mai 2018

Les enjeux du procès

Les juges de Bellinzone devront se déterminer sur la nature, le contenu des deux vidéos incriminées mais aussi leur finalité. Pour le professeur de droit pénal à l'Université de Lausanne Alain Macaluso, il s'agit d'examiner si "l'auteur entend propager les idées des groupes terroristes, persuader le public de la légitimité des actes de ces groupes, éventuellement influencer ce public pour qu'il s'associe à eux d'une manière ou d'une autre". 

>> Ecouter le sujet de La Matinale sur le procès qui s'ouvre mercredi:

L'entrée du Tribunal pénal fédéral à Bellinzone (TI).
Karl Mathis - Keystone
La Matinale - Publié le 14 mai 2018

Il s'agira aussi pour les juges de délimiter où s'arrête la liberté d'expression du CCIS. Avec cette question centrale: à quelle condition ce droit fondamental peut-il être restreint dans un Etat démocratique?

Enfin autre enjeu de ce procès: celui de la clarté du droit. La loi fédérale qui interdit les groupes terroristes Al-Qaïda et Etat islamique est encore jeune. Elle est entrée en vigueur dans sa forme actuelle seulement en 2015. La jurisprudence quant à son application pour des cas de propagandes fait encore défaut.

Marc Menichini/ebz

Publié le 15 mai 2018 - Modifié le 16 mai 2018