Comprendre l'islam des Balkans

La majorité des musulmans de Suisse viennent des Balkans, pays de l'ex-Yougoslavie où l'on pratique un islam modéré, traditionnel et ouvert. Mais un phénomène de réappropriation de la pratique religieuse s'opère, principalement chez les jeunes. Reportages en Albanie et au Kosovo.

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En 2015, la Suisse comptait plus de 345'000 musulmans, soit à peu près 5% de la population, ce qui fait de l'islam la troisième religion du pays. Depuis, le conflit syrien a probablement fait grossir ce chiffre, mais il n’en est pas à l’origine.

La plupart des musulmans de Suisse viennent des Balkans. Kosovars, Macédoniens, Bosniens, Monténégrins, Albanais... Ils ont émigré pendant les guerres qui ont ravagé l'ex-Yougoslavie dans les années 1990.

Les Albanais du Kosovo représentent la plus forte communauté musulmane en Europe avec plus de 90% de croyants dans le pays. Le Kosovo est d'ailleurs le pays d’origine de la plupart des musulmans de Suisse.

 

Les Suisses de confession musulmane sont quant à eux 114'249.

L’Albanie, elle, compte entre 70 et 80% de musulmans dont la pratique religieuse est souvent considérée comme un modèle européen.

Les jeunes reviennent à la foi

L'islam issu de la période ottomane a d'abord été écrasé par les régimes communistes instaurés dans les Balkans, qui en interdisaient la pratique. Mais aujourd'hui, ce sont les jeunes qui se réapproprient la pratique de la religion musulmane.

En Albanie, la fin de la dictature communiste en 1990 a libéré la pratique religieuse et promulgué un islam d'ouverture. Les autorités religieuse ont investi massivement dans cette optique: magazine mensuel, radio, pages sur les réseaux sociaux...

Agron Hoxha, porte-parole de la communauté islamique d'Albanie.

Avoir des jeunes, c'est une bonne chose (...) pour toute l'Albanie, parce que quelqu'un qui croit en Dieu a l'obligation de faire le bien.

Agron Hoxha, porte-parole de la communauté musulmane en Albanie

Agron Hoxha, porte-parole de la communauté musulmane qui représente plus de 2 millions d'Albanais, assure que les jeunes sont nombreux à participer aux prières. "Avoir des jeunes, c'est une bonne chose. Pas seulement pour la communauté musulmane, mais pour toute l'Albanie, parce que quelqu'un qui croit en Dieu a l'obligation de faire le bien. Pour ses voisins, pour ses amis, pour l'Etat... Donc si c'est un bon croyant, c'est un bon citoyen", estime-t-il.

Un échappatoire

Si le phénomène de réislamisation par les jeunes reste encore relatif en Albanie, la question est plus sensible au Kosovo voisin. On y compte 90% de musulmans, dont l'âge médian tourne autour de 27 ans. Pour de nombreux jeunes minés par le manque de perspectives d'emploi, la religion y apparaît comme un véritable échappatoire.

Ainsi, même dans un Etat laïc où la pratique de l'islam reste très ouverte, certains jeunes Kosovars sont dans le viseur d'organisations salafistes qui tentent de profiter de la fragilité économique et politique du pays.

>> Ecouter le reportage de Cédric Guigon:

Au Kosovo et en Albanie, les jeunes se réapproprient la pratique de la religion musulmane.
La Matinale - Publié le 12 décembre 2017

Le choix des femmes

La tendance générale à la réislamisation de la société kosovare passe aussi par le choix récent de certaines femmes de porter le voile.

Mirlinda, 21 ans, a choisi l'an dernier de porter le voile, malgré les craintes de son mari, qu'elle qualifie de "pratiquant modéré", explique-t-elle à la RTS. Pour elle, il s'agit d'une manière de revendiquer son appartenance à la fois musulmane et européenne. Elle assure "rester une femme moderne, comme elle voulait l'être".

Dans cette société patriarcale, la condition des femmes a beaucoup évolué, mais elles ne représentent que 13% de la force de travail au Kosovo.

Leur manque de participation et d'indépendance économique rend les femmes plus vulnérables à la violence domestique et à d'autres discriminations dans leur vie privée. Ce nouvel essor de l'islam peut-il affecter leur condition?

>> Le reportage dans le 12h30 sur La Première:

Mirlinda, 21 ans, a décidé de porter le voile l'an dernier, mais elle fête également Noël.
Le 12h30 - Publié le 14 décembre 2017
 

La peur de l'extrémisme

Malgré un islam modéré, la fragilité du jeune Etat kosovar a laissé une porte entrouverte aux discours extrémistes, au point d'en faire le pays européen qui comptait, par habitant, le plus de départs pour le djihad en Syrie. Plus de 300 Kosovars sont ainsi allés rejoindre les rangs du groupe Etat islamique ou du front Al Nosra.

"Après la guerre, différentes ONG se sont servies de la mauvaise situation économique du Kosovo. Les gens avaient besoin d'aide d'où qu'elle vienne (...) Elles ont donné des livres, des vidéos et les ont diffusé au sein de la société sans aucun contrôle (...) Elles ont associé leur aide humanitaire à la propagande, au nom de l'islam, en considérant qu'il n'y avait pas d'islam ici", dénonce Xhabir Hamiti, professeur à la faculté des études islamiques de Pristina.

Xhabir Hamiti, professeur à la faculté des études islamiques de Pristina

Différentes ONG ont associé leur aide humanitaire à la propagande, au nom de l'islam, en considérant qu'il n'y avait pas d'islam ici.

Xhabir Hamiti, professeur à la faculté des études islamiques de Pristina

>> Ecouter le reportage mercredi dans Tout un monde:

Les derviches kosovars suivent plusieurs voies distinctes qui se différencient par leurs rites et leur manière d’entrer dans l’extase mystique.
Tout un monde - Publié le 11 décembre 2017
 

Le phénomène de réislamisation touche surtout les campagnes et les villes frontalières proches de la Serbie: des zones plus directement affectées par le conflit, où la propagande salafiste a eu le plus d'écho.

L’Etat kosovar a réagi en 2014: il a fermé nombres d’organisations à tendance salafiste et a infligé de lourdes peines de prison à toute forme d’incitation radicale, ainsi qu'à tout combattant kosovar de retour du djihad.

Certaines voix s'élèvent aussi pour contrer la radicalisation, à l'instar de Bekim Jashari, président de la communauté islamique de Podujevo, et imam de l'une des mosquées. Il a crée un site d'informations sur internet "contre les nombreux portails que beaucoup d'imams, beaucoup d'autres leaders, ont placé sur internet avec leurs idées, leurs appels au radicalisme. On a fait cela pour les contrer, on pense que c'est vraiment nécessaire", explique-t-il.

"Un rééquilibrage du religieux"

L'Albanie a été le premier pays officiellement athée au monde dès 1967, sous le régime d'Enver Hoxha. "C'est assez normal qu'il y ait un rééquilibrage, que le religieux retourne dans la sphère publique", estime Bashkim Iseni, directeur de la plateforme d'information Albinfo et spécialiste des communautés albanophones, invité mardi de La Matinale.

Pour lui, "il ne faut pas voir dans la présence du religieux comme le signe de quelque chose de problématique. Les religieux sont des acteurs de la société, qui sont au service du vivre ensemble."

"L'Albanie a des leçons à nous donner quant à la manière de vivre sa foi et son individualité. Il n'est pas rare d'y voir des familles composées de plusieurs religions", ajoute le chargé de cours à l'Université de Fribourg.

Bashkim Iseni.

L'Albanie a des leçons à nous donner quant à la manière de vivre sa foi et son individualité.

Bashkim Iseni, directeur de la plateforme Albinfo et chargé de cours à l'université de Fribourg

"Changer le rapport au religieux"

Il estime qu'il y a également un "rééquilibrage autour du religieux" au Kosovo "assisté par la présence d'organisations humanitaires à base religieuse depuis la fin des guerres".

"Ils n'ont pas essayé de réislamiser le Kosovo, car on a pratiqué la religion musulmane y compris sous l'époque communiste. Mais on cherche à changer le rapport au religieux et c'est ça qui pose problème", analyse-t-il.

Il évoque des forces "exogènes", venues par exemples des pays du Golfe, "qui ont injecté beaucoup d'argent pour changer ce rapport traditionnel et la manière de vivre en harmonie."

>>  Ecouter son interview dans La Matinale de mardi:

L'invité de Romain Clivaz - Bashkim Iseni, directeur de la plate-forme d'information Albinfo
Info - Publié le 12 décembre 2017

L'islam des Balkans vu de Suisse

Les attaques du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont réveillé un sentiment de peur irrationnelle face à l'islam. Les Balkans n'y ont pas échappé: d’un statut de victimes de la guerre, les musulmans ont vu leur image se ternir au gré des attentats perpétrés au nom d'un islam salafiste et belliqueux.

En août dernier, le Blick a publié un sondage selon lequel 38% des personnes interrogées voient l’islam comme une menace.

Première fois dans une mosquée

En Suisse, la plupart des 90 lieux de cultes musulmans sont principalement associés à l'islam pratiqué dans les pays de l'ex-Yougoslavie. Mais comment les Suisses perçoivent-ils les musulmans des Balkans?

La RTS a accompagné un groupe d’étudiants fribourgeois lors de leur visite à Berne, à la mosquée albanaise de l’imam Mustafa Memeti, l’un des lieux de culte hébergé par la Maison des religions. La plupart n'étaient jamais entrés dans une mosquée.

"On a découvert un nouveau charisme, l'imam, une belle ouverture d'esprit qui casse un peu nos préjugés", explique par exemple un jeune homme interrogé.

>> Ecouter le reportage d'Alain Arnaud à Berne

L'imam Mustafa Memeti à l'ouverture de la mosquée albanaise de la Maison des religions à Berne.
Ici la Suisse - Publié le 12 décembre 2017

"Méconnaissance" et "passivité"

"Le cadre géopolitique international extrêmement tendu influence la perception qu'ont les Suisses des musulmans", estime Bashkim Iseni, directeur de la plateforme d'information Albinfo et spécialiste des sociétés albanophones.

Pour ce Macédonien d'origine, naturalisé et présent en Suisse depuis 25 ans, les préjugés "vont de paire avec l'actualité", mais sont aussi "liés à une méconnaissance des musulmans de Suisse".

"Il y a aussi une certaine passivité du côté des musulmans, de ne pas faire connaître qui ils sont, leur rapport à la religion", précise-t-il.

Bashkim Iseni affirme que les ressortissants des Balkans "ne pratiquent pas un islam particulier, mais ont une approche de la religion qui diffère du reste du monde arabo-musulman". "C'est une école libérale, accommodante, qui s'inspire du cadre politique et juridique dans lequel les populations vivent", souligne-t-il.

Bashkim Iseni.

Il y a une certaine passivité du côté des musulmans, de ne pas faire connaître qui ils sont, leur rapport à la religion.

Bashkim Iseni, directeur de la plateforme Albinfo et chargé de cours à l'université de Fribourg

Majorité silencieuse

Alors qui a commencé à se méfier de l'autre? "Le débat sur l'islam est un débat entre un bloc identitaire de droite et des mouvances islamiste ou néo-salafistes qui savent occuper l'espace public", regrette Bashkim Iseni.

Il ajoute que "la grande majorité est absolument silencieuse. Il s'agit d'une relation culturelle et religieuse, mais pas identitaire", mais que "ce silence peut aussi être source d'incompréhension".

>> L'interview intégrale de Bashkim Iseni dans La Matinale de mardi:

L'invité de Romain Clivaz - Bashkim Iseni, directeur de la plate-forme d'information Albinfo
La Matinale - Publié le 12 décembre 2017

Un rêve d'Europe

Le Kosovo fait les yeux doux à l'Union Européenne, qui lui a octroyé un statut de candidat potentiel à un futur élargissement.

Aucun acte de candidature officiel n'a été déposé, mais la jeune république en rêve. Pourtant, outre le fait que cinq des pays membres ne le reconnaissent pas comme un Etat, il reste du chemin à parcourir. A Pristina, la capitale kosovare, on craint que la religion freine le processus.

>> Le reportage dans La Matinale:

Fahrush Rexhepi, doyen de la faculté d'études islamiques à Pristina.
La Matinale - Publié le 14 décembre 2017
 

Reportages, interview et photos: Cédric Guigon dans les Balkans, Alain Arnaud, Romain Clivaz.

Traductions: Arditë Shabani, Ardita Bala, Nerimane Kamberi

Réalisation technique: Cyril Delemer

Réalisation web: Jessica Vial