A l'étranger dans mon pays

En Suisse, la population est mobile et n'hésite pas à changer de canton. Chaque année, plusieurs milliers de Romands décident de franchir la frontière linguistique pour s'établir en Suisse alémanique. Quelles sont leurs motivations? Leurs objectifs? Leurs difficultés? Portraits et décryptage.

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Chaque année, 1,6% de la population résidante permanente de Suisse élit domicile dans un autre canton, selon l'Office fédéral de la statistique (OFS). Ainsi, de 2004 à 2013, ces migrations internes ont fait gagner 64'000 habitants au total à neuf cantons, au détriment des 17 autres. Argovie, Fribourg, le Valais et Thurgovie sont ceux qui en ont le plus bénéficié.

Le volume et l'intensité des migrations intercantonales dépendent principalement de la proximité géographique, précise l'OFS.

Mais les chiffres montrent que les flux migratoires les plus importants ont lieu d'un même côté de la frontière linguistique: de 2011 à 2013, les échanges intercantonaux ont été particulièrement intenses entre Zurich et Schaffhouse, Saint-Gall et Appenzell Rhodes-Extérieures, Vaud et Genève ou encore Fribourg et Vaud.

On constate tout de même que les Romands sont nombreux à passer le "Röstigraben" pour aller s'établir dans un canton alémanique. Selon les derniers chiffres de l'OFS datant de 2015, ils ont été 9016 à s'établir Outre-Sarine, contre 6914 Alémaniques venus vivre en Suisse romande.

 

 

Mais où s'en vont les Romands?

 

 

 

Berne et Zurich, destinations privilégiées

Les Fribourgeois sont les plus nombreux à quitter la Suisse romande, selon les chiffres de l'OFS. Leurs destinations? Principalement le canton de Berne voisin (1517 personnes), mais aussi Zurich (333).

Suivent de près les Vaudois, qui émigrent surtout vers Zurich (845) et Berne (712), puis les Valaisans dont la destination alémanique de prédilection est le canton de Berne (616).

De manière générale, les cantons de Berne et Zurich sont les cantons que privilégient les Romands.

Plusieurs cantons "mixtes"

A noter toutefois que les chiffres de l'OFS ne différencient pas la partie francophone de la partie germanophone des cantons "mixtes" comme le Valais, Fribourg ou Berne, dans lesquels un déménagement interne au canton pourrait aussi constituer un franchissement de la frontière linguistique.

Pour le canton de Berne, où la population francophone est minoritaire, on sait seulement qu'en 2015, 942 personnes ont quitté l'arrondissement administratif du Jura bernois, 890 la commune de Bienne et 18 la commune d'Evilard pour un autre canton, soit 1850 personnes sur les 12'157 qui ont quitté le canton pour s'installer ailleurs en Suisse, mais leur destination n'est pas spécifiée.

Et les Alémaniques en Suisse romande? 

Dans l'autre sens, ce sont les Zurichois et les Bernois qui émigrent le plus vers les cantons romands. En 2015, ce sont par exemple 845 personnes qui ont quitté le canton de Zurich pour le canton de Vaud, 413 pour celui de Genève et 337 pour le Valais.

Les Bernois ont eux privilégié le canton de Fribourg (1518 personnes), devant Neuchâtel (918) et Vaud (712).

>> Les flux migratoires internes à la Suisse (chiffres: OFS, 2015):

Cliquez sur le nom des régions pour avoir le détail des cantons qu'elles comprennent.

Cette visualisation ne prend pas en compte la migration interne aux cantons.

Crédit du module infographique: 2014, null2 GmbH Berlin

 

 

Qui sont ces Romands qui passent Outre-Sarine?

 

 

 

Une migration surtout "professionnelle et économique"

Quelque 9000 habitants des cantons romands ont décidé de s'établir de l'autre côté de la frontière linguistique en 2015. Mais existe-t-il un "profil-type" du Romand qui émigre en terre alémanique? Les explications du démographe Philippe Wanner, professeur à l'Université de Genève.

RTSinfo: Davantage de Romands s'établissent en Suisse alémanique que d'Alémaniques en Suisse romande, selon les chiffres de l'OFS. Comment l'expliquer?

Philippe Wanner: On explique la migration intercantonale par plusieurs phénomènes. Il y a le regroupement familial, c'est-à-dire les mariages, avec une migration de plus courte distance. Ici, il n'y a pas de grand déséquilibre entre les flux: autant de Romands quittent la Suisse romande que de germanophones quittent la Suisse allemande.

Et puis, il y a le facteur professionnel ou de formation, où l'on trouve une migration de moyenne ou longue distance, impliquant le passage d'une frontière linguistique. Certains centres germanophones attirent les Romands, plus que les centres francophones attirent les Alémaniques. Il y a Berne, où se trouve l'administration fédérale, et Zurich, avec son économie bancaire forte.

On a un flux de personnes hautement qualifiés qui traversent la frontière linguistique pour des raisons économiques et professionnelles.

Philippe Wanner, professeur de démographie à l'Université de Genève

C'est donc une migration surtout dirigée vers les centres urbains?

Philippe Wanner: Dans le cadre d'une migration économique, la migration primaire se fait plutôt en direction des agglomérations. Le Romand qui va à Zurich par exemple, se rend dans un terrain qui n'est pas parfaitement connu, il va donc d'abord cibler la ville de Zurich et sa périphérie. Mais par la suite, il peut y avoir une migration secondaire vers un lieu de vie qui lui convient mieux, peut-être plus rural.

La proximité géographique joue-t-elle un rôle? On voit par exemple que ce sont les Fribourgeois qui émigrent le plus vers la Suisse alémanique.

Philippe Wanner: Bien sûr, lorsque l'on est proche d'une frontière, on a davantage de possibilités de s'installer dans le canton d'à coté. Déjà en termes familiaux, la probabilité est plus grande de rencontrer un conjoint dans le canton voisin... Le coût social de la migration plus faible dans une migration de courte distance.

Peut-on dresser un profil-type du Romand qui migre vers la Suisse alémanique?

Philippe Wanner: Il n'y a pas d'étude en Suisse sur le sujet, mais on sait qu'une migration qui implique un changement linguistique concerne des personnes qui ont une motivation suffisante. Il y a davantage d'opportunités de "bonus", par exemple salarial ou de prestige, chez des personnes qualifiées.

Dans une migration à profil économique, il s'agit donc probablement de cadres supérieurs, avec des enfants en bas âge, qui sont plus mobiles.

Les départs sont ils définitifs, où y-a-t-il un phénomène de retour?

Philippe Wanner: Là encore, on n'a pas d'indication statistique. Il y a retour quand la migration a des objectifs bien définis, comme la jeune fille au pair, par exemple, ou si elle se conclut sur un échec, qu'on ne se sent pas à l'aise dans le nouveau domicile.

Intuitivement, je dirais la part des retours doit être assez importante: la sécurité, la situation économique, la beauté des paysages etc, n'est pas très différente d'un côté ou de l'autre de la frontière linguistique.

Cela peut être après deux, quatre ans, ou pour la retraite... on a une population très mobile.

Les Suisses sont-ils plus mobiles à l'intérieur de leur propre pays que les habitants des pays voisins?

Philippe Wanner: Les Suisses sont plus mobiles que leurs voisins, avec une migration un peu différente: dans le cas de la France, la métropole parisienne est un lieu d'attraction, alors qu'en Italie on a plutôt une mobilité du Sud au Nord. En Suisse, elle est beaucoup plus complexe avec cinq centres économiques qui peuvent attirer des migrants d'autres centres.

La Suisse est relativement petite, donc le découpage territorial favorise la migration intercantonale.

Philippe Wanner, professeur de démographie à l'Université de Genève

Cela dépend aussi de facteurs économiques, notamment d'un marché du travail plus dynamique. Et qui dit plus de mobilité professionnelle, dit plus de mobilité résidentielle.

L'aspect linguistique n'est donc pas un frein à cette mobilité?

Philippe Wanner: Il représente un frein, c'est vrai, mais plutôt pour la migration "de confort", par exemple la recherche d'un appartement plus adapté. Mais les caractéristiques de la migration actuelle - formation, profession, voire famille - permettent de contrebalancer ce frein.

 

 

Parcours au-delà du "Röstigraben"

 

 

 

Du Jura à la campagne zurichoise

 

 

 

Mélanie Gigon, étudiante en oenologie

Age: 27 ans

Commune de départ: Saignelégier (JU)

Commune d'accueil: Neftenbach (ZH)

Durée du séjour: en cours, depuis presque une année

A l'étranger dans mon pays: portrait de Mélanie Gigon
19h30 - Publié le 08 juillet 2017

La Jurassienne Mélanie Gigon aurait pu devenir musicologue. Mais, passionnée par le vin, elle effectue deux stages dans des caves valaisanne et vaudoise, qui lui permettent de confirmer son choix de vouloir devenir oenologue.

C’est facile d’écouter les autres dire 'les Suisses-allemands sont comme ça'... Non, moi j’avais vraiment envie d’avoir mon idée de la Suisse alémanique.

Mélanie Gigon, étudiante en oenologie
Lors de sa formation à l’école de Changins (VD), la jeune vigneronne entend parler du domaine de Nadine Saxer, un vignoble de la campagne zurichoise, et frappe à sa porte pour venir y terminer sa formation.

Mélanie Gigon a prévu de rentrer à l’automne en Suisse romande, avec le secret espoir de pouvoir planter progressivement des vignes sur le domaine de ses grands-parents dans le Jura et de créer son propre domaine.

 

 

Du Valais à Saint-Gall

 

 

 

François de Wolff, architecte et consultant en planification hospitalière

Age: 67 ans

Commune de départ: Sion (VS)

Commune d'accueil: Saint-Gall

Durée du séjour: en cours, depuis 9 ans

François de Wolff, un romand chez les suisses allemands
19h30 - Publié le 15 juillet 2017

Son activité de niche a poussé le Valaisan François de Wolff à relever un défi professionnel pour les hôpitaux du canton de Saint-Gall. Il avait alors 58 ans et ne pensait rester que deux ou trois ans en Suisse orientale.

Si son parcours professionnel l’avait déjà amené par le passé à vivre en Suisse alémanique, notamment à Berne et Zurich, François de Wolff vit cette expérience en Suisse orientale comme un défi, moins pour les difficultés linguistiques que pour la météo, particulièrement pluvieuse dans cette région de Suisse.

On m'a quelquefois traité de Welsche... avec la légèreté d'un Welsche. (...) C'est peut être le plus difficile, de montrer aux gens qu'on travaille exactement la même chose qu'eux.

François De Wolff, architecte et consultant

 

 

Du canton de Vaud à l'Engadine

 

 

 

Yves Gardiol, directeur du Badrutt's Palace

Age: 56 ans

Commune de départ: Blonay (VD)

Commune d'accueil: St-Moritz (GR)

Profession: directeur du Badrutt's Palace à St-Moritz

Durée du séjour: en cours, depuis 13 ans

Portrait d'Yves Gardiol, directeur romand du Badrutt's Palace
19h30 - Publié le 29 juillet 2017
 

Yves Gardiol ne connaissait pas grand-chose de l'Engadine, où il ne s'était rendu qu'une seule fois dans sa vie.

Pourtant en 2004, il décide de quitter son poste de directeur financier du Montreux Palace pour rejoindre aux Grisons son ancien directeur, Hans Wiedemann, qui s’est vu léguer le prestigieux Badrutt’s Palace à St-Moritz.

Il faut avoir une certaine humilité, mais j'ai toujours été bien accepté même sans parler le dialecte.

Yves Gardiol, directeur du Badrutt's Palace
Directeur adjoint durant sept ans, Yves Gardiol a repris la direction générale du cinq étoiles grison en 2011. Actif dans différentes institutions locales, il est notamment président du comité exécutif de la commission du tourisme de la station huppée des Grisons.

 

 

Du canton de Fribourg au bord du Lac de Sempach (LU)

 

 

 

Sarah Burton, jeune fille au pair

Age: 16 ans

Commune de départ: Cugy (FR)

Commune d'accueil: Oberkirch (LU)

Profession: jeune fille au pair

Durée du séjour: un an

A l'étranger dans mon pays: Sarah, fille au pair à Oberkirch
19h30 - Publié le 05 août 2017
 

A 15 ans, Sarah Burton a choisi de mettre temporairement l’école entre parenthèses pour s’immerger en terre alémanique. La jeune Fribourgeoise est consciente que l’allemand sera une carte essentielle pour un futur qu'elle destine au tourisme ou au marketing, et elle est sur le point de terminer son année comme au pair dans une famille lucernoise d’Oberkirch.

Avec les enfants, on dit des phrases, on essaie de mettre des mots ensemble... Au début c'est assez compliqué, mais on s'y fait assez vite.

Sarah Burton, jeune fille au pair
. Avec trois filles à sa charge et un ménage à gérer, Sarah Burton a dû rapidement apprendre la langue pour instaurer un dialogue avec les enfants et trouver sa place dans la famille.

 

 

De Bienne à Zurich

 

 

 

Carine Zuber, co-directrice du Jazz Club Moods

Age: 44 ans

Commune de départ: Bienne (BE)

Commune d'arrivée: Zurich (ZH)

Profession: co-directrice du Jazz Club Moods à Zurich

Durée du séjour: en cours, depuis quatre ans

Rencontre avec la Biennoise Carine Zuber
19h30 - Publié le 12 août 2017
 

Carine Zuber est presque une institution à elle-seule: elle est la Madame Jazz de Suisse. Après 14 années de programmation bénévole au Cully Jazz Festival, elle a co-fondé le Cosmo Jazz Festival de Chamonix. Puis la Biennoise de cœur a été nommée il y a quatre ans codirectrice du Moods, prestigieux club de jazz zurichois.

Si Carine Zuber n’affectionnait pas l’idée de venir s’installer à Zurich, ses amis musiciens l'en ont convaincue. Et depuis quatre ans, la Zurich des badis, des parcs et de la multiculturalité continue à la surprendre au quotidien.

 

 

De Genève à Bâle

 

 

 

Christian Lengeler: Institut tropical et de santé publique suisse

Age: 57 ans

Profession: professeur d'épidémiologie à l'Institut tropical et de santé publique suisse

Commune de départ: Genève

Commune d'accueil: Bâle (BL)

A l'étranger dans mon pays: Christian Lengeler vit à Bâle
19h30 - Publié le 18 août 2017
 

Christian Lengeler avait le choix entre Bâle et les Galapagos. Le Genevois a opté pour l’Institut suisse des tropiques et de la santé publique de Bâle, conscient que les opportunités de travail sur les maladies tropicales se font rares.

Après quatre ans dans la brousse tanzanienne pour sa thèse, ce professeur d'épidémologie a continué à lutter contre la malaria, mais depuis la ville rhénane.

C’est à Bâle qu’il a élevé ses deux filles, aujourd’hui adultes. Alors qu’elles maîtrisent parfaitement le suisse-allemand, Christian Lengeler, lui, dit parler un suisse-allemand "de cuisine", ce qui ne l’a pas empêché de se créer un cercle de proches majoritairement germanophone.

 

 

De l'Arc lémanique à la banlieue zurichoise

 

 

 

André Wil: ancien magasinier chez Ford

Age: 86 ans (à droite sur la photo)

Profession: ancien magasinier chez Ford

Commune de départ: Clarens (VD)

Commune d'accueil: Bassersdorf (ZH)

Durée du séjour: en cours, depuis 65 ans

A l'étranger dans mon pays : la rencontre de deux romands en EMS
19h30 - Publié le 19 août 2017
 

André Wil vient de l’Arc lémanique... comme André Chappuis. Tous deux habitaient dans la commune zurichoise de Bassersdorf à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, mais ne s’étaient jamais rencontrés.

C’est leur entrée en maison de retraite qui leur a permis de faire connaissance. Depuis, ils ne passent plus une journée l’un sans l’autre!

On parle de Röstigraben, mais ça c'est une combine de médias! C'est vrai, on a peut-être des différences de caractère, mais on peut très bien s'accommoder.

André Wil, retraité

A 86 et 88 ans, les deux compères, tous deux veufs, partagent tous leurs repas mais pas leur vin. A cet âge-là, on ne change plus les bonnes habitudes: l’un aime les crus vaudois, l’autre les merlots !

"On nous a placés dans la salle l'un à côté de l'autre, et maintenant tout le monde essaie de parler un peu français avec nous", s'amuse André Wil, qui admet ne jamais avoir réussi à se faire au Suisse-allemand. Tous ses copains et même sa femme zurichoise parlent le français avec lui.

 

 

Crédits

Dossier: Jessica Vial

Série de portraits: Noémie Guignard

Visualisation: Tybalt Félix