Publié le 15 avril 2012 - Modifié le 16 avril 2012

Le géant minier suisse Glencore lié au travail des enfants en RDC

Glencore
Un enfant de 10 ans qui travaille dans la mine de Tilwezembe, en République démocratique du Congo. [ - ]
La plus grande entreprise de Suisse a acheté du minerai de cuivre extrait par des enfants dans une de ses concessions en République démocratique du Congo. C'est ce que révèle une enquête exclusive menée par la RTS et la BBC.

Un enfant de dix ans dans une mine. L'idée est choquante. C'est pourtant un fait avéré dans la mine de Tilwezembe, située à 30 kilomètres de Kolwezi dans la province du Katanga. Une équipe conjointe de la RTS et de la BBC l'a constaté en février dernier.


La concession de Tilwezembe appartient depuis 2008 à Kamoto Copper Company (KCC), une entreprise elle-même détenue par Glencore via sa filiale Katanga Mining Limited (KML). En novembre 2008, la crise financière internationale et la chute du prix des matières premières entraînent une suspension de l'exploitation industrielle du site. Fin 2010, des centaines de mineurs artisanaux envahissent la mine.


Aujourd'hui, ils sont près de 1600 à y extraire du cuivre et du cobalt avec des moyens rudimentaires. Parmi eux, de nombreux adolescents, et même des enfants. L'absence de mesures de sécurité fait de Tilwezembe l'une des mines les plus dangereuses au monde, avec une trentaine de décès par an liés à des éboulements dans des galeries de fortune descendant jusqu'à 40 mètres sous terre.


Une filière bien organisée

Glencore s'estime victime d'une occupation illégale et insiste sur le fait qu'elle n'achète aucun minerai de Tilwezembe. Pour le géant minier, une évacuation du site serait pour l'heure trop dangereuse car elle pourrait engendrer des heurts entre mineurs artisanaux et forces de l’ordre.


Pourtant, notre enquête révèle que, loin d'être un lieu d'extraction anarchique, la mine de Tilwezembe est très bien organisée. Les creuseurs ont l’obligation de vendre leur minerai à un Libanais nommé Ismaël qui possède l'entreprise Misa Mining.


Le siège de Glencore dans le canton de Zoug.
Le siège de Glencore dans le canton de Zoug. [ - Urs Flueeler / Keystone]
 


Suivant la filière de ce minerais, notre enquête a établi que des camions se rendent à Likasi, une ville située à 150 kilomètres à l'est de Tilwezembe. Ils livrent leur marchandise à l'usine du Groupe Bazano, une importante entreprise minière elle aussi en mains libanaises. Ismaël, l'homme qui achète le cuivre et le cobalt à Tilwezembe, est d'ailleurs un ancien employé du Groupe Bazano.


Sur la base de plusieurs témoignages et documents, nous pouvons révéler que le Groupe Bazano a revendu du minerai de Tilwezembe à l'entreprise zambienne Mopani Copper Company, une autre filiale de Glencore.


A cette filière indirecte s'ajouterait un lien direct. Plusieurs chauffeurs de camion indiquent avoir effectué le trajet de Tilwezembe à Mopani sans passer par l'intermédiaire du Groupe Bazano.


Glencore conteste en bloc

Confronté à ces accusations, le PDG de Glencore, Ivan Glasenberg, a accordé une interview exclusive à la RTS et à la BBC. "Nous n'achetons ni cuivre, ni cobalt des mineurs artisanaux de Tilwezembe. Je suis certain que, sur la base de nos instructions, aucun de nos sites de production ne prend ce type de minerai", explique-t-il. Il assure par ailleurs que son entreprise n'achète pas de cuivre auprès du Groupe Bazano.


Selon lui, l'usine de Mopani en Zambie n'utilise que du minerai extrait de manière industrielle par les filiales congolaises de Glencore. "Les sacs contenant le minerai sont scellés avant de quitter nos mines industrielles et chaque sac est répertorié dans notre système informatique", ajoute Ivan Glasenberg. Le Groupe Bazano, quant à lui, réfute tout lien avec l’exploitation artisanale de Tilwezembe et nie que son usine de Likasi fournisse quelque minerai que ce soit à l'usine de Mopani.


Son entrée en bourse l'an dernier a obligé Glencore à faire preuve de plus transparence, notamment vis-à-vis de ses actionnaires. Première entreprise de Suisse en termes de chiffres d’affaires (170 milliards de francs suisses en 2011), la société zougoise a donc publié son premier rapport de durabilité en septembre dernier. Dans ce document de plus de cent pages, la problématique des mineurs artisanaux en RDC n’occupe qu'un seul paragraphe dans lequel la société ne se reconnaît aucune responsabilité.


Marc Allgöwer


Un contexte délicat

Environnement, mineurs artisanaux, dialogue avec les communautés locales, autant de points noirs soulevés par un rapport des ONG suisses Pain pour le prochain et Action de carême à paraître lundi. Des points noirs qui ajoutent à la réputation sulfureuse de l'entreprise : accusations d’expropriations forcées en Colombie ou encore de fraude fiscale en Zambie.

Bien que Glencore ait toujours fermement démenti de tels agissements, elle semble pourtant désormais moins imperméable à la critique des ONG et aux questions des médias. Pour François Mercier, responsable de la politique de développement d’Action de carême, son entrée en bourse a joué un rôle important. "Les investisseurs institutionnels ont commencé à regarder beaucoup plus en détail la responsabilité sociale et environnementale de Glencore" explique-t-il.

Cette responsabilité des multinationales basées en Suisse est mise en lumière par la campagne "Droits sans frontières" lancée l’automne dernier par un collectif de 50 ONG helvétiques. Principale revendication : inscrire dans le droit suisse qu'une entreprise dont le siège se trouve dans notre pays est juridiquement responsable des agissements de ses filiales à l'étranger, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle.

Après son entrée en bourse, Glencore ambitionne à présent de fusionner avec Xstrata, autre poids lourd minier lui aussi basé à Zoug. Une fusion qui ferait de la nouvelle entité le troisième acteur mondial des matières premières. Et renforcerait le rôle de la Suisse comme plaque tournante de cette industrie.

Pollution à l'acide

Les problèmes posés par ses activités en République démocratique du Congo ne se limitent pas à l'extraction artisanale. Le rejet d'acide sulfurique dans la rivière Luilu, à proximité de Kolwezi, en est un exemple. KCC, l'une des filiales de Glencore, y a repris il y a trois ans l’exploitation d'une usine hydrométallurgique dont les effluents ont contaminé le cours d’eau.

Lors de son entretien avec la RTS et la BBC enregistré le 4 avril dernier, Ivan Glasenberg a indiqué que cette pratique remontait à l'époque coloniale et qu'elle était sur le point de cesser. "Nous aurions aimé résoudre le problème dès le rachat de l'usine. Mais pour ce faire, nous aurions dû interrompre temporairement la production et mettre nos employés au chômage technique, ce que les autorités ne voulaient pas. Voilà pourquoi cela nous a pris trois ans avant de pouvoir traiter ces effluents correctement. Aurais-je aimé résoudre le problème plus vite? Bien sûr. Et aujourd'hui, je suis fier de dire que, si cela est sur le point de cesser après cinquante ans, c'est grâce à Glencore." Dans un complément de réponse reçu par écrit le 11 avril, la société indique que les rejets d’acide ont définitivement cessé la veille.

Région du Katanga, RDC