Modifié le 16 mars 2017

Cancérogène ou pas, le glyphosate? Pourquoi les experts se contredisent

Ici, un agriculteur répand l'herbicide glyphosate sur un champ de maïs dans l'Illinois, aux Etats-Unis.
Ici, un agriculteur répand l'herbicide glyphosate sur un champ de maïs dans l'Illinois, aux Etats-Unis. [Seth Perlman - Keystone]
Il y a deux ans, une agence de l'OMS concluait à la nature "probablement cancérogène" du glyphosate, lançant un vaste débat scientifique sur la toxicité de cet herbicide. Depuis, plusieurs institutions ont pris le contre-pied de cette évaluation.

C'est le dernier épisode en date dans la longue controverse scientifique - et économique - sur la cancérogénicité du glyphosate, l'herbicide le plus utilisé au monde. Mercredi, l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé qu'elle ne classait pas ce produit parmi les agents cancérogènes, ouvrant la voie à une réautorisation de ce produit en Europe.

>> Lire: L'Agence européenne des produits chimiques "blanchit" le glyphosate

UN RAPPORT DE L'ONU QUI FAIT DÉBAT

C'est le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui a mis le feu aux poudres en mars 2015. Publiée dans la revue spécialisée The Lancet Oncology, l'étude de cette agence de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée de répertorier les causes de cancer classait le glyphosate comme "probablement cancérogène pour l'homme".

"Il est improbable que le glyphosate soit génotoxique (c'est-à-dire qu'il endommage l'ADN) ou qu'il constitue une menace cancérogène pour l'homme", écrivait quelques mois plus tard l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), un comité d'experts de l'Union européenne, à la suite d'une réévaluation de la toxicité de ce pesticide.

Même son de cloche en Suisse. Dans son évaluation (pdf), l'Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) dit s'appuyer sur les travaux de l'EFSA ainsi que ceux de la Réunion conjointe FAO/OMS sur les résidus de pesticides (JMPR), un autre groupe d'experts lié aux Nations unies, dont les conclusions ont été rendues publiques en mai 2016.

Enfin, du côté de l'Agence de protection de l'environnement américaine (EPA), la décision est encore à l'étude. En avril 2016, un avis préliminaire du département chargé de l'évaluation des pesticides, publié par erreur, jugeait le glyphosate "improbablement cancérogène". Mais selon un mémo interne révélé par Le Monde, des voix discordantes se font entendre au sein de l'EPA.

>> A découvrir, notre grand format (mai 2016): Les dessous de la chasse aux pesticides

QUELLES ÉTUDES PRISES EN COMPTE?

Pour rédiger leur avis, le CIRC et l'EFSA ont passé en revue les recherches déjà existantes sur le glyphosate. Les experts de l'ONU ont considéré un millier d'études publiées pour la plupart dans la littérature scientifique, tandis que les experts européens ont ajouté à ce corpus des recherches réalisées par des sociétés commercialisant des produits à base de glyphosate.

La prise en compte de ces études, requise par la réglementation européenne, est jugée importante car celles-ci sont soumises à un cahier des charges précis. A l'inverse, les experts de l'ONU écartent ces recherches menées par les industriels car seuls leurs résultats sont en général accessibles.

LES TROIS PRINCIPAUX POINTS DE DISCORDE

La controverse scientifique sur la toxicité du glyphosate - résumée dans un débat par le magazine suisse de la recherche Horizons en mars 2016 - porte sur trois niveaux: les études épidémiologiques, les expérimentations animales et les recherches sur la génotoxicité de ce produit, c'est-à-dire sa toxicité sur l'ADN.

  1. Au niveau épidémiologique, la majorité des études ne concluent pas à un lien significatif entre le glyphosate et l'apparition de cancers. Une méta-analyse montre toutefois un lien entre ce pesticide et une hausse du risque de lymphome non hodgkinien, un cancer du sang. Sur ce point, alors que les preuves de causalité sont jugées "limitées" par les experts de l'ONU, elles sont insuffisantes pour l'EFSA.
  2. En ce qui concerne les expérimentations animales, plusieurs études ont révélé une croissance accrue de tumeurs chez des souris de laboratoire exposées au glyphosate. Pour les experts européens, certains de ces cancers peuvent s'expliquer par l'administration de doses excessivement élevées, et non par la cancérogénicité intrinsèque de la substance, ce que le CIRC conteste. Une querelle d'interprétation statistique oppose également les deux comités d'experts: pour l'agence européenne, les différences entre les animaux exposés au glyphosate et ceux non exposés ne sont pas statistiquement significatives, tandis qu'elles le sont pour l'agence onusienne.
  3. Enfin, pour le CIRC, il existe des "éléments de preuves forts" permettant d'affirmer que le glyphosate endommage l'ADN. Cette génotoxicité serait donc le mécanisme par lequel le pesticide provoquerait le cancer. L'EFSA reconnaît bien la génotoxité de certains herbicides au glyphosate, mais selon elle, rien ne prouve qu'elle soit liée au glyphosate lui-même, et non à d'autres ingrédients - appelés coformulants - contenus dans ces préparations.

DES ENJEUX ÉCONOMIQUES COLOSSAUX

En toile de fond de ce vaste débat scientifique, on retrouve des enjeux économiques énormes. Le glyphosate, mis sur le marché en 1975 par Monsanto sous le nom commercial de Roundup, est le produit phytosanitaire le plus utilisé dans le monde. Tombé dans le domaine public, il est désormais fabriqué par la plupart des géants de l'agrochimie, comme le suisse Syngenta.

C'est pourquoi la question de l'indépendance des experts mandatés pour évaluer la toxicité de ce produit est scrutée de près par les organisations écologistes. A ce titre, l'ONU est plus transparente que l'Union européenne: la liste des experts du CIRC a été rendue publique, tandis que l'identité des experts de l'EFSA est secrète. Cette dernière assure toutefois avoir réalisé des contrôle pour éviter tout conflit d'intérêts.

Reste que les liens entre les experts des agences des Etats européens et l'industrie agrochimique sont pointés du doigt par les ONG, par exemple le Corporate Europe Observatory. Ainsi, quatre des 13 membres du comité allemand sur les résidus de pesticides sont employés par des géants du secteur (deux par BASF, un par Bayer et un par Eurofins).

Didier Kottelat

>> Sujet traité dans le journal de 07h30 jeudi sur RTS La Première

Publié le 16 mars 2017 - Modifié le 16 mars 2017

Mobilisation écologique pour une interdiction en Europe

Une quarantaine d'organisations non gouvernementales - parmi lesquelles WeMove.EU, Greenpeace, Health and Environment Alliance (Heal), Générations futures ou le Criigen - ont lancé début février une initiative citoyenne européenne pour l'"interdiction du glyphosate".

Le texte, accessible notamment sur le site https://stopglyphosate.org, appelle aussi l'Union européenne à "fixer des objectifs européens et contraignants de réduction de l'usage des pesticides afin de nous en débarrasser à l'avenir".

Une initiative citoyenne doit recueillir en une année au moins un million de signatures au total dans sept pays de l'UE, avec un nombre minimum dans chaque pays.

La Commission européenne doit réagir dans les trois mois. Elle peut décider de donner suite et déclencher une procédure législative ou non, mais dans tous les cas elle doit motiver sa décision.

Pas d'interdiction du glyphosate, décide le Conseil national

Le glyphosate ne doit pas être interdit en Suisse. Le National a rejeté jeudi par 119 voix contre 68 un postulat de Louis Schelbert (Verts/LU) qui demandait au moins une réévaluation de la dangerosité et des autorisations accordées à cet herbicide.

Le Conseil national avait déjà refusé l'an dernier de donner suite à une pétition émanant de plusieurs associations dont Greenpeace et la Fédération romande des consommateurs.