Modifié le 18 avril 2016

La césarienne, un acte de plus en plus fréquent en Suisse, mais jamais banal

Une césarienne en cours dans un hôpital de Rio de Janeiro au Brésil.
Une épidémie de césariennes Mise au Point / 14 min. / le 17 avril 2016
La Suisse est particulièrement touchée par l'"épidémie de césariennes" déplorée par l'OMS, avec aujourd'hui plus d'un accouchement sur trois pratiqué de cette manière. Mise au Point s'est penchée sur ce phénomène.

Le nombre de naissances par césarienne a explosé ces 20 dernières années dans le monde, et la Suisse n'échappe pas à cette tendance. En 2014, le taux de césariennes s'élevait à 33,7% dans notre pays, contre 22,9% en 1998, selon la statistique médicale des hôpitaux de l'Office fédéral de la statistique (OFS). Ce chiffre reste toutefois relativement stable, à un niveau élevé, depuis 2008 (33%).

>> L'évolution du taux de césariennes en Suisse (1998-2014):

Il n'existe pas de statistique nationale plus ancienne, mais un article paru en 2005 dans la Revue médicale suisse permet d'éclairer le profond changement qui s'est opéré ces 25 dernières années. Selon cette étude, à la maternité des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), seuls 9% des accouchements étaient réalisés par césarienne en 1989.

Une césarienne, ce n'est pas juste une fermeture éclair qu'on ouvre, on sort un bébé et on referme...

David Baud, spécialiste en obstétrique et gynécologie au CHUV

Record à Zoug, Suisse romande en retrait

Pratiquer une césarienne est ainsi devenu un acte presque ordinaire. Toutefois, "il ne faut pas banaliser ce type d'opération", affirme David Baud, spécialiste en obstétrique et gynécologie au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne. "C'est quand même une intervention intra-abdominale (...), ce n'est pas juste une fermeture éclair qu'on ouvre, on sort un bébé et on referme...", rappelle-t-il.

Pourtant, à Zoug, plus de quatre accouchements sur dix (41% en 2014) se font par césarienne. La Suisse romande se place en retrait, avec de fortes disparités cantonales: 34% à Berne, 32% à Genève et Vaud, 29% à Fribourg, 28% à Neuchâtel, 26% en Valais et 23% dans le Jura (un chiffre qui serait redescendu à 18% en 2015). On note aussi un net contraste entre régions urbaines et rurales, comme en témoigne la carte ci-dessous.

>> La carte du taux de césariennes par région en Suisse (2014):

Une "épidémie de césariennes"

Des éléments socio-culturels, entre autres, éclairent ces différences entre cantons et régions. Dans le Jura, "les patientes aiment la voie basse", affirme Laura Parziale, médecin-cheffe en gynécologie et obstétrique à l'Hôpital du Jura. "Elles demandent un accouchement en maison de naissance, dans une salle nature ou parfois sans péridurale plutôt qu'une césarienne de convenance."

Pourtant, même le Jura, qui affiche la proportion de césariennes la plus basse de Suisse, se place bien au-dessus du taux préconisé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui estime qu'au-delà de 15% de césariennes, les complications pour la mère et l'enfant sont supérieures aux bénéfices. Ce chiffre, bien qu'articulé pour la première fois en 1985, était encore cité en avril 2015.

Dans cette déclaration, l'agence onusienne recommandait pour la première fois que les césariennes ne soient effectuées que lorsqu'elles sont "médicalement nécessaires". Un appel pour faire face à un phénomène qualifié d'"épidémie de césariennes" par Marleen Temmerman, directrice du département Santé et recherche génésiques de l'OMS.

>> Le taux de césariennes dans les pays de l'OCDE (2013):

Facteurs médicaux et socio-économiques

De nombreuses raisons expliquent cette évolution. "Il y a d'abord l'augmentation de la surveillance de la maman et du foetus", qui va permettre la détection de davantage de problèmes, explique le Dr Baud. La hausse de la part de parturientes de plus de 30 ans est aussi évoquée. Celles-ci sont en effet plus enclines à pratiquer la césarienne, notamment pour des motifs médicaux.

Pour moi, la césarienne est un peu un échec

Didier Schaad, gynécologue à Lausanne

Les facteurs socio-économiques ont également une influence substantielle. Ainsi, dans toute la Suisse, le pourcentage de césariennes est plus important dans les cliniques privées que dans les hôpitaux publics. De même, ce type d'interventions est plus fréquent chez les femmes assurées en base privée ou semi-privée que celles en division commune.

Tenter un accouchement par voie basse reste malgré tout le rêve de la majorité des femmes et des médecins. "Pour moi, la césarienne est un peu un échec", avoue Didier Schaad, médecin spécialiste en gynécologie et obstétrique à Lausanne. Signe des temps, il remarque toutefois qu'une minorité grandissante de femmes réclament une césarienne sans indication médicale.

"Il y a des cadres ou des femmes issues des couches sociales supérieures, qui ont envie de planifier leur accouchement, de le mettre sur un agenda, (...) mais aussi des femmes qui demandent une césarienne par peur d'avoir des problèmes d'incontinence ou des problèmes au niveau de leur sexualité", selon le Dr Schaad, qui accouche ses patientes en clinique privée.

Une étude aux résultats surprenants

Mais la réalité n'est pas toujours exactement telle qu'espérée. C'est en tous les cas ce qui ressort d'une étude à paraître menée par le Dr Baud sur 500 femmes six ans après leur accouchement. La moitié avait accouché naturellement sans complication, l'autre moitié avait bénéficié d'une césarienne programmée.

Je crois qu'il y a une prise de conscience (...) et qu'on a certainement atteint le niveau maximum de césariennes

David Baud, spécialiste en obstétrique et gynécologie au CHUV

Cette étude confirme la plus grande prévalence de symptômes urinaires après un accouchement naturel, indique le médecin. En revanche, elle a mis en évidence une "meilleure sexualité" chez les patientes qui ont accouché par voie basse que chez celles qui ont eu une césarienne, révèle-t-il, parlant d'un résultat "inattendu".

"On ne s'attendait pas à autant de problèmes suite à ces césariennes", reconnaît David Baud. "Je crois qu'il y a une prise de conscience de la part des gynécologues-obstétriciens et des patientes, et qu'on a certainement atteint le niveau maximum de césariennes. J'espère que ça ne va pas continuer à augmenter", conclut-il.

Myriam Gazut et Didier Kottelat

Publié le 17 avril 2016 - Modifié le 18 avril 2016

Le problème du siège en Suisse

Auparavant, les jumeaux ou les bébés se présentant par le siège étaient mis au monde par voie basse. Aujourd'hui, pour minimiser les risques, les sociétés de médecine recommandent de plus en plus la césarienne.

"Au début des années 2000, une étude américaine a montré que c'était dangereux d'accoucher par le siège. Du coup, on n'a plus fait que des césariennes", explique le Dr Schaad. Mais cette étude, poursuit le médecin, a été critiquée quelques années plus tard, "mais vu qu'on n'a plus fait d'accouchements par le siège pendant un certain nombre d'années, ça devient dangereux d'en faire."

En d'autres termes, en Suisse, on a quelque peu perdu le savoir-faire pour accoucher les présentations du siège par voie basse, contrairement à nos voisins allemands ou français.

Les conséquences pour la mère et l'enfant

Le taux de réhospitalisation de la mère est légèrement supérieur dans les 30 jours après une césariennes qu'après un accouchement par voie basse, selon un rapport de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP). Principale raison de cette réhospitalisation: les infections de plaie.

Des risques accrus lors des grossesses et accouchements subséquents sont aussi constatés, selon ce rapport datant de 2013, intitulé "Accouchements par césarienne en Suisse". Le risque de nouvelle césarienne augmente.

Ostéopathe à Lausanne, Cécile Ténot reçoit de nombreuses femmes pour un suivi post-natal. Elle constate que certaines patientes, après une césarienne, souffrent de maux bien spécifiques, notamment des douleurs en lien avec la vessie et des douleurs lors des relations sexuelles.

En ce qui concerne le bébé, aucune différence significative ne peut être mise en évidence en termes de mortalité, de réhospitalisation ou de syndrome de détresse respiratoire, selon l'OFSP.

Sur ce dernier point toutefois, de nombreux médecins et plusieurs études affirment que les bébés nés après césarienne sont davantage victimes du syndrome de détresse respiratoire.

Ce qui est avéré, en revanche, c'est que les enfants nés par césarienne présentent un risque accru de développer un diabète de type 1 ou juvénile (+20%) ou de l' asthme (jusqu'à +50%), note l'OFSP.

Une maturation retardée du système immunitaire - liée à un défaut de contacts avec les germes maternels - et une charge de stress différente - soudaine pour une césarienne contre progressive pour une naissance par voie basse - sont évoquées pour expliquer ce phénomène.