Modifié le 14 mars 2018

La minorité russe d'Estonie suscite les convoitises de Vladimir Poutine

Elections russes: Estonie, terre d'exil contrastée
Elections russes: Estonie, terre d'exil contrastée 19h30 / 3 min. / le 14 mars 2018
L'Estonie compte un quart d’habitants d'origine russe. Beaucoup d'opposants à la politique de Moscou s'y réfugient mais le pays est aussi un réservoir de voix pour Vladimir Poutine, candidat à la présidentielle de dimanche.

Artistes, journalistes, entrepreneurs: les Russes qui divergent avec le régime de Vladimir Poutine sont nombreux à trouver en Estonie un refuge pour travailler.

L’une des figures les plus connues exilées à Tallinn est Artemy Troitsky, journaliste et professeur, dont la vision du monde est irrémédiablement opposée à celle du président russe.

Stanislas Smirnoff et son épouse Ksenia Smirnova, 26 ans tous les deux, ont suivi son exemple. Originaires de la ville russe de Nijni-Novgorod, ils ont emménagé dans la capitale estonienne il y a un an et demi.

Stanislas Smirnoff

Dire la vérité en Russie, c'est prendre des risques.

Stanislas Smirnoff, journaliste russe exilé en Estonie

Les journalistes russes Stanislas et son épouse Ksenia se sont exilés en Estonie pour continuer à exercer leur métier. Les journalistes russes Stanislas et son épouse Ksenia se sont exilés en Estonie pour continuer à exercer leur métier. [Michel Beuret - RTSinfo] Tous deux sont journalistes et ont l'ambition d'exercer ce métier ailleurs qu'en Russie.

Ils aiment l'air libéral qui souffle sur Tallinn, sa modernité. La question de la liberté d’expression est l'une des principales raisons de leur déménagement.

"Nous sommes venus en Estonie parce que dire la vérité en Russie, c'est prendre des risques. J'ai craint pour ma vie. Tu 'likes' une critique de Poutine sur Facebook et tu finis en prison", assure Stanislas.

Pour eux, l'élection présidentielle de dimanche - que Vladimir Poutine est quasi certain de remporter - est "un simulacre d'élection, une mascarade". Ils n'iront pas voter.

Des dizaines de milliers de Russes estoniens apatrides

L’Estonie n’est pas qu’une terre d’accueil pour les Russes en délicatesse avec le régime actuel. Le plus libéral des pays baltes, qui compte 1,5 million d’habitants, abrite aussi une importante minorité de Russes, environ 300'000, depuis la chute de l’Union soviétique en 1991.

Si la plupart sont intégrés à la société estonienne, une part non négligeable d'entre eux ne parle pas l'estonien, une condition sine qua non pour se prévaloir de la citoyenneté.

Conséquence: "entre 80'000 et 90’000 habitants d’origine russe n'ont aucune nationalité. Ni le passeport estonien, ni le passeport russe. Ils disposent d’un passeport pour étrangers aussi appelé 'passeport gris'", explique Darja Saar, rédactrice en chef des programmes de la radio télévision publique estonienne ETV+.

Darja Saar, rédactrice en chef des programmes de la Radio télévision publique estonienne.

Les élites politiques estoniennes craignent le poids politique et démographique de la minorité russe au Parlement.

Darja Saar, rédactrice en chef des programmes d'ETV+

La question est sensible. Beaucoup de Russes d'Estonie se sentent oubliés de Tallinn et estiment que le gouvernement estonien leur doit la citoyenneté.

Les Estoniens non Russes, eux, se sont accommodés de cette exclusion "car les élites politiques estoniennes craignent le poids politique et démographique de la minorité russe au Parlement", analyse la rédactrice en chef d'ETV+.

La radio télévision publique estonienne ETV+a lancé en 2015 une chaîne en russe pour s'adresser à la minorité russophone. La radio télévision publique estonienne ETV+a lancé en 2015 une chaîne en russe pour s'adresser à la minorité russophone. [Michel Beuret - RTSinfo]

Un réservoir de voix pour Vladimir Poutine

Les Estoniens d'origine russe se concentrent en trois endroits du pays: à Tallinn; à Tartu, une ville universitaire; mais surtout à Narva, à 220 kilomètres de Tallinn sur la frontière russo-estonienne (voir carte ci-dessous).

A Narva, capitale régionale peuplée à 90% d’Estoniens d’origine russe, le chômage est plus élevé qu'ailleurs dans le pays, les revenus plus bas, les passeports plus gris.

Tant culturellement que géographiquement, Narva est éloignée de Tallinn. Ses habitants ont parfois l'impression d'être des citoyens de seconde zone.

Une aubaine pour Vladimir Poutine, dont l'objectif affiché est de redonner à la grande Russie son honneur perdu.

Moscou a fait distribuer à Narva des passeports russes et l'initiative semble avoir porté ses fruits. Dimanche, beaucoup d'habitants de Narva se rendront au consulat de Russie pour réélire Vladimir Poutine.

Tallinn serre les rangs

La communauté russe de Narva se sent oubliée, mais les autorités estoniennes tentent d'y remédier. La communauté russe de Narva se sent oubliée, mais les autorités estoniennes tentent d'y remédier. [Michel Beuret - RTSinfo] ETV+ a lancé en 2015 une chaîne en russe pour s'adresser à cette minorité russophone tournée vers les médias de Moscou.

"Le président estonien veut faire de Narva un symbole", pense Denis Larchenko, universitaire russe à Narva, qui dispose aussi du passeport estonien.

"Il va déménager cette année pour quelques mois ici même, et Narva est candidate pour devenir Capitale européenne de la culture en 2024", développe-t-il.

Sans la protection de l'OTAN, l’Estonie craint en effet un scénario à l'ukrainienne, l'occupation par la Russie d'une partie de son territoire. L'invasion de la Crimée en 2014 a fait comprendre à Tallinn la nécessité de soigner sa minorité russe.

>> Sujet diffusé dans le 19h30 mercredi

Michel Beuret/ptur

Publié le 14 mars 2018 - Modifié le 14 mars 2018

La minorité russe d'Estonie se concentre à Narva, Tartu et Tallinn