Modifié le 13 janvier 2018

"Les géants d'internet ont fabriqué des logiciels qui leur échappent"

Géopolitis: Géants du Net, quel contrôle ?
Géants du Net, quel contrôle ? Geopolitis / 15 min. / dimanche à 12:20
Accusés d'avoir perverti les élections américaines ou condamnés pour abus de position dominante, les géants du numérique doivent affronter une vague de contestation, décryptée par l'économiste français Jacques Attali.

"La frontière entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire va s'affaiblir de plus en plus", analyse Jacques Attali, invité de Géopolitis. L'économiste et écrivain français évoque les dérives sur ce qu'il nomme "le septième continent", ce continent numérique peu à peu colonisé par des géants d'internet. Les plus connus, les GAFAM américains, qui forment l'acronyme de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, "ont fabriqué des logiciels qui leur échappent", dit-il. "Il est déjà possible de diffuser sur les réseaux sociaux des faux discours du président américain, où l’on voit ses lèvres bouger et dire des choses qu'il n’a pas dites."

Les géants numériques chinois sont encore plus menaçants que les GAFAM.

Jacques Attali, économiste et écrivain

Le chiffre d'affaires des GAFAM en 2016 pesait quelque 555 milliards de dollars. Jamais dans l'histoire des entreprises n'avaient bénéficié d’une telle puissance technologique et financière. Jamais elles n'avaient concentré de tels pouvoirs d’influence sur les individus, sur leurs habitudes et leurs opinions. Sans oublier les nouveaux géants chinois comme Alibaba, "qui sont encore plus présents et menaçants que les GAFAM", poursuit Jacques Attali.

L'affaire russe, un tournant

Accusés d'avoir favorisé l'élection de Donald Trump, Google, Facebook et Twitter ont été entendus devant le Congrès américain le 31 novembre. Ces trois géants admettent avoir été utilisés par des organismes russes pour la diffusion de publicités politiques. En deux ans, 126 millions d'Américains auraient été exposés à ces contenus, sur l'immigration, l'activisme noir américain ou le port d’armes. Au total, 3000 annonces publicitaires avaient été acquises pour un montant d'à peine 100'000 dollars.

>> Lire aussi: Le point sur les soupçons d'ingérence russe dans la campagne américaine

"Derrière ces initiales (GAFAM, ndlr), il y a beaucoup d’autres firmes, qui représentent en fait une maîtrise des données. Si cette maîtrise des données n’est pas contrôlée par un pouvoir politique démocratique, cela peut en effet représenter une menace pour la démocratie", souligne Jacques Attali.

Est-il possible pour autant de contrôler les informations qui circulent sur ces réseaux? "C'est très difficile", dit-il. "Il devrait y avoir sans cesse une police des réseaux qui chasse les fausses nouvelles."

La fronde européenne

Une manière de contrôler ces empires numériques pour les Etats, c'est la lutte contre l'optimisation fiscale et la concurrence déloyale. L'Union européenne voudrait ainsi contraindre les géants du net à payer des impôts là où ils réalisent leurs affaires et éviter que leurs bénéfices ne soient systématiquement transférés vers l’Irlande, le Luxembourg ou d'autres paradis fiscaux. En juin dernier, la commissaire européenne à la concurrence Margrethe Vestager a même infligé à Google une amende record de 2,42 milliards de dollars pour abus de position dominante.

Mais Google ou Facebook domineront-ils encore le continent numérique en 2030? "Le plus vraisemblable est que certains d’entre eux seront remplacés par d’autres. On peut imaginer un scénario dans lequel les gens n’ont plus envie d’aller sur Facebook parce qu'ils n’ont simplement plus envie de tout faire connaître d’eux-mêmes".

Mélanie Ohayon

Publié le 13 janvier 2018 - Modifié le 13 janvier 2018