Modifié le 19 mai 2017

"Aujourd'hui, la probabilité d'une destitution de Trump est de 30%"

Donald Trump dans la tourmente depuis une semaine.
Donald Trump dans la tourmente depuis une semaine. [SAUL LOEB - AFP]
La pluie de révélations embarrassantes autour du président Trump ne semble pas faiblir, au point qu'une procédure d'impeachment est sur toutes les lèvres. Mais en est-on déjà là? La réponse avec Nicholas Dungan, spécialiste des Etats-Unis.

- RTSinfo: Divulgation d'informations classifiées, obstruction à la justice, limogeage du directeur du FBI... Comment prendre la mesure de l'ampleur de la crise qui secoue la présidence Trump?

- Nicholas Dungan: On ne peut simplement pas en prendre la mesure, car tout ceci est inédit. Depuis l'investiture de Donald Trump, on se réveille chaque matin en se demandant quelle va être la bêtise du jour. Mais là, le président est dans une zone de plus grand danger. Il est difficile d'évaluer l'exacte gravité des révélations, mais on assiste à une multiplication de dommages que le président s'inflige à lui-même. Des erreurs non provoquées, comme on dit au tennis.

- En quoi l'affaire russe est-elle plus grave que les autres?

- Il faut comprendre que l'idée que les Russes, les ennemis que les Américains avaient écrasés durant la Guerre froide, puissent interférer dans la sacro-sainte démocratie américaine est extrêmement perturbante. Cela explique que les politiciens et la population soient si déstabilisés.

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- Alors, est-ce qu'on se dirige vers une procédure de destitution (impeachment)?

- On en est encore loin. L'hypothèse que Donald Trump n'aille pas au bout de son mandat n'est pas très grande aujourd'hui, mais elle augmente. Il y a trois mois, je disais que l'impeachment était très peu probable, de l'ordre de 5 à 10%. Maintenant qu'il multiplie les âneries, la probabilité augmente, selon moi, à 30% environ. Mais n'oublions pas que l'impeachment est extraordinairement lourd politiquement et qu'aucune procédure n'a abouti à la destitution d'un président américain jusqu'ici.

- Que manque-t-il aujourd'hui pour qu'une telle procédure soit déclenchée?

- Il faut pouvoir prouver que Donald Trump a bien menti sur des liens entre son équipe de campagne et la Russie. Ou qu'il a mis la sécurité nationale en danger en nommant Michael Flynn conseiller à la sécurité en sachant qu'il était compromis. Ou encore qu'il s'est rendu coupable d'obstruction à la justice en demandant à l'ancien patron du FBI d'abandonner son enquête. S'il est prouvé que le président a bien brisé son serment de défendre la Constitution, alors politiquement tout devient possible, y compris l'impeachment.

- Quelles seraient les étapes suivantes?

- Pour l'heure, l'opposition démocrate et certains médias n'ont pas réussi à déstabiliser Donald Trump et ses partisans. Pour envisager son départ, il faudrait que l'establishment républicain, et notamment des sénateurs, commencent à lui tourner le dos. Ce mouvement s'amorce mais il est encore minime. Puis il faudrait convaincre la population. Les Américains sont très attachés au patriotisme et personne aux Etats-Unis ne remet en cause la légitimité de l'élection de Trump. Il faudrait que la population ait l'impression d'avoir été trahie. Donc le train d'événements qui entraînerait une destitution est extrêmement difficile à mettre en marche.

- Comment interpréter la désignation de l'ancien chef du FBI Robert Mueller pour enquêter sur l'affaire russe?

- Cette désignation va vraisemblablement ralentir les choses car l'enquête va prendre beaucoup de temps. C'est en quelque sorte une aubaine pour Donald Trump. A moins que cela ne provoque chez le président une réaction hystérique. Et s'il fait encore des erreurs, ce sera à cause d'elles davantage qu'à cause de l'enquête qu'il pourrait se retrouver fragilisé.

 

- Selon vous, peut-on faire des comparaisons avec le Watergate?

- Il y a en effet des similitudes. Les deux affaires ont provoqué une grande instabilité politique et beaucoup d'inquiétudes. Et le problème portait moins sur le délit lui-même que sur les mensonges proférés pour tenter d'effacer le délit. Mais il y a aussi de grandes différences. Richard Nixon était un politicien très expérimenté, Donald Trump non. Et les causes ne sont pas les mêmes. Mais les effets pourraient être semblables.

- Vous parlez d'une éventuelle démission, comme l'a fait Nixon?

- Je ne pense pas que le président Trump démissionnerait de son propre chef. Même son biographe le disait: Trump a toujours su justifier toutes ses erreurs en les mettant sur le dos des autres. Mais si l'impeachment devenait inéluctable, il pourrait peut-être se laisser convaincre par les seules personnes qui osent lui dire la vérité, sa fille Ivanka et son gendre Jared Kushner.

Propos recueillis par Cécile Rais

A revoir

Nos correspondants à Washington Pierre Gobet et Philippe Revaz évoquent les révélations sur Donald Trump et répondent aux questions des internautes.

Trump a mal joué sur tous les coups, il est tombé dans tous les pièges.

Philippe Revaz, correspondant RTS à Washington
 

 

Publié le 18 mai 2017 - Modifié le 19 mai 2017

La procédure de destitution

Jamais un président n'a été destitué dans l'histoire américaine. Deux ont été mis en accusation mais, finalement, acquittés: Andrew Johnson en 1868 et Bill Clinton en 1998. Richard Nixon, en 1974, a préféré démissionner pour éviter une destitution certaine par le congrès en raison du scandale du Watergate.

La Constitution américaine prévoit que le Congrès peut destituer le président en cas de "trahison, corruption ou autres crimes et délits majeurs". La procédure se déroule en deux étapes.

Tout d'abord, la Chambre des représentants vote, à une majorité simple, des articles de mise en accusation détaillant les faits reprochés au président: c'est ce qui s'appelle "impeachment" en anglais.

En cas de mise en accusation, le Sénat fait le procès du président. Au terme des débats, les 100 sénateurs votent sur chaque article. Il faut une majorité de deux tiers pour condamner, auquel cas la destitution est automatique et sans appel. Autrement, le président est acquitté, comme Bill Clinton en février 1999.