Un an après les attentats de Charlie Hebdo

La France commémore cette semaine les attentats de janvier 2015 à Paris, qui avaient fait 17 morts et décimé la rédaction de Charlie Hebdo. Où en est l'enquête? Qu'est-ce qui a changé? Comment se porte la presse satirique?

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Une semaine de commémoration

Le président français a donné mardi à Paris le coup d'envoi de la semaine de commémoration des attentats de janvier. François Hollande s'est recueilli devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, où 12 personnes étaient abattues le 7 janvier 2015 par les frères Kouachi. Une plaque - avec une faute d'orthographe - y a été déposée.

Un hommage a aussi été rendu sur le boulevard Richard-Lenoir, où a été assassiné un policier en marge de l'attaque du journal satirique.

Le chef de l'Etat a enfin dévoilé une troisième plaque près de l'Hyper Cacher, le supermarché où un troisième djihadiste, Amédy Coulibaly, avait exécuté trois clients et un employé.

Hommages aux victimes des attentats parisiens
L'actu en vidéo - Publié le 05 janvier 2016
 

Jeudi, dans l'enceinte prestigieuse de la préfecture de police, au coeur de Paris, devant des unités de policiers, de gendarmes, de militaires, et des membres des unités d'élites du Raid, François Hollande a exigé une meilleure collaboration entre les services de sécurité.

"Il est essentiel que chaque service mette en commun toutes les informations dont il dispose", a-t-il déclaré.

François Hollande dans l'enceinte prestigieuse de la préfecture de police de Paris.
François Hollande dans l'enceinte prestigieuse de la préfecture de police de Paris. [Keystone]

>> Lire aussi: François Hollande exige une meilleure coopération contre le terrorisme

Ce discours fait écho aux interrogations sur les failles de sécurité en France. Pourtant connus pour leur radicalisation, les trois djihadistes français auteurs des attaques de janvier avaient passé à travers les mailles du filet.

Le président français a confirmé qu'un nouveau projet de loi pour renforcer le dispositif sécuritaire était en cours d'élaboration. La nouvelle législation devrait assouplir pour les forces de l'ordre les conditions d'emploi de leurs armes et faciliter les conditions d'enquêtes, perquisitions et interpellations.

>> L'analyse de notre correspondante à Paris

Le président français François Hollande s'adresse aux forces de sécurité un an après l'attentat de Charlie Hebdo.
Le 12h30 - Publié le 07 janvier 2016

Samedi, les mosquées ont ouvert leurs portes pour commémorer les attentats. "Avec un objectif: créer des espaces de convivialité et d'échanges avec les fidèles de base et l'ensemble de nos concitoyens". Et en profiter pour "mettre en avant les vraies valeurs de l'islam, tordre le cou à ces clichés de liens avec la violence et le terrorisme".

>> Lire: Les mosquées françaises ouvrent leurs portes pour commémorer les attentats

Dimanche, un rassemblement a eu lieu sur la place de la République. C'est déjà de cette place symbolique qu'était partie la "marche républicaine" du 11 janvier 2015 contre le terrorisme, qui avait rassemblé plus d'1,2 million de personnes et une cinquantaine de dirigeants étrangers.

Le président François Hollande et la maire de Paris Anne Hidalgo ont dévoilé une plaque commémorative, au pied d'un chêne planté à cette occasion.

Hommage place de la Republique
L'actu en vidéo - Publié le 10 janvier 2016

Johnny Hallyday et le Choeur de l'armée se sont également produits en concert sur une place pourtant loin d'être bondée.

"Un dimanche de janvier"
L'actu en vidéo - Publié le 10 janvier 2016
 

Des hommages ont aussi été rendu sur les murs de la ville:

 

Rappel des faits avec notre chronologie interactive

 

Sur la trace d'un mystérieux commanditaire

Les zones d'ombre de l'enquête

A ce jour, sept hommes ont été mis en examen dans le cadre de l'enquête sur les attentats de janvier 2015. Tous sont soupçonnés d'avoir apporté une aide "logistique", notamment des armes, à Amédy Coulibaly, le preneur d'otages de l'Hyper Cacher.

Mais les enquêteurs sont toujours sur la trace d'un mystérieux commanditaire présumé. Des fragments de mails et de SMS, publiés par Le Monde en novembre, laissent penser que ces actes ont été, au moins en partie, pilotés par cet individu.

Des renforts pour Coulibaly?

"Ok, fé ske ta a fair aujourd'hui" et "Indications bientôt pr recup amis aider toi", lit-on notamment dans un de ces messages, daté du 7 janvier à 14h00 et retrouvé dans l'ordinateur d'Amédy Coulibaly.

Ce dernier attendait-il des complices? "Pas possible amis, travailler tt seul", avertit toutefois un autre message, le lendemain à 17h21.

Il lui conseille alors d'essayer de retrouver des "zigotos", qui seraient les frères Kouachi, les auteurs du massacre de Charlie Hebdo.

Qui a envoyé les ordres?

Le mystère reste entier sur ce donneur d'ordre. L'individu semblait être au courant des deux attaques, revendiquées par des organisations terroristes différentes, le groupe Etat islamique (EI) et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), ce qui limite les profils.

Deux noms sont évoqués: Salim Benghalem et Peter Chérif. Le premier cité, cadre du groupe EI en Syrie, figurait en 2011 sur le même vol que Saïd Kouachi pour rejoindre le Yémen. Le second, qui se trouvait également au Yémen en 2011 avec Al-Qaïda, a côtoyé les frères Kouachi dès la fin des années 1990 à Paris et a fait partie de la même filière djihadiste que l'aîné des frères.

Quelle cible pour Coulibaly?

Autre élément qui n'a pas été élucidé par l'enquête: quelle cible visait réellement Amédy Coulibaly? Est-ce que l'accident de la circulation, où le terroriste a abattu une policière, l'a empêché d'atteindre sa cible? S'agissait-il d'une école juive? Ces questions demeurent sans réponse.

>> Le point complet sur l'enquête

Charlie Hebdo: des commémorations débutent un an après l'attentat
19h30 - Publié le 04 janvier 2016
 

"Il y a un avant et un après les attentats de janvier 2015"

"Le plus grand défi qui nous attend n'est pas la sécurité"

Le sociologue et spécialiste des religions à l'Université de Lausanne Philippe Gonzalez livre sa vision de "l'après" 7 janvier 2015.

RTSinfo: Avec un an de recul, peut-on dire qu'il y a un avant et un après les attaques de Charlie Hebdo?

Philippe Gonzalez: Absolument. Le drame et ses commémorations marquent fortement le calendrier, l'actualité et les esprits. Avec ces attentats, qui avaient été vus dans un premier temps comme un règlement de compte à l'égard de gens qui avaient blasphémé, on se rend compte que personne n'est à l'abri d'un acte terroriste. On est entré dans une logique analogue à celle du 11 septembre 2001. Ces références se retrouvent notamment dans l'axe sécuritaire qu'a pris le gouvernement français. Et ce n'est pas isolé, comme on l'a vu avec les menaces en Europe lors des fêtes du Nouvel an.

Qu'est-ce qui a changé?

P.G: Il y a une forme de sentiment d'insécurité et de méfiance. Pas une semaine ne passe sans qu'il y ait un article sur la question du djihadisme violent. Au niveau des institutions françaises, les mesures sécuritaires se répercutent jusque sur la conception de la nationalité, avec ce débat très controversé sur la déchéance de la nationalité qui divise la gauche. C'est un enjeu extrêmement sensible qui touche la définition même de qui est pleinement citoyen de la nation française.

Philippe Gonzalez.
Philippe Gonzalez. [ - RTS]

Et en Suisse?

P.G: Ces actions terroristes exercent une pression sur nos institutions. Cela oblige la Confédération à des missions de sécurité et de surveillance accrues ainsi qu'à rendre compte auprès du public des mesures qui sont prises pour éviter la radicalisation. On ne peut pas échapper à la question sécuritaire, devenue centrale dans nos espaces publics.

Du côté de la population, comment se traduit cet "après" 7 janvier?

P.G: On s'est interrogé sur la violence ou non intrinsèque des religions et en particulier de l'islam. Cela a poussé les communautés musulmanes à se désolidariser des actes commis au nom de l'islam. Cette nécessité de se justifier marque aussi une méfiance d'une partie de la population à l'égard de minorités qui sont jugées comme potentiellement problématiques. Le soupçon, qui circule au travers des médias, touche l'ensemble des musulmans alors que les musulmans de Suisse et de France ont des caractéristiques sociales très différentes.

Finalement, la question que cela pose c'est: comment sommes-nous capables d'accueillir des identités communautaires dans notre société?

Quelle est la réponse à apporter?

P.G: On ne peut pas faire l'impasse sur la sécurité. Mais il faut un volet culturel et un volet de société. La sécurité n'est pas un projet de société, ce n'est qu'une garantie qui permet à un projet de société d'exister. Il faut qu'on soit capable de partager des valeurs communes et de faire place à des individus et des communautés. C'est ce projet qui en France me semble en panne et qui en Suisse mériterait d'être relancé. Nos sociétés sont plurielles et on doit se donner des institutions pour penser et travailler ce caractère pluriel. A mon sens, le plus grand défi qui nous attend n'est pas la sécurité, mais être capable de vivre ensemble avec nos différences.

"Personne ne nous rejoint dans ce combat car il est dangereux"

Comment se porte la presse satirique?

L'hebdomadaire français Charlie Hebdo a sorti mercredi un numéro spécial sous le titre: "1 an après, l'assassin court toujours". Mais il se trouve isolé dans son combat pour "rire de tout".

"On se sent dans une solitude criante. On aurait voulu que d'autres fassent de la satire", a confié à l'AFP son coactionnaire Eric Portheault. "Personne ne nous rejoint dans ce combat car il est dangereux. On peut en mourir".

>> Entretien de Mise au Point avec Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, chroniqueurs satiriques à France Inter:

Entretien avec Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, chroniqueurs à France Inter
L'actu en vidéo - Publié le 08 janvier 2016
 

"Il n'y a plus la même liberté"

Le bilan de la presse satirique n'est pas plus réjouissant en Suisse, d'après Thierry Barrigue, fondateur de Vigousse: "L'esprit de liberté, de dérision et de légèreté que doit amener l'humour a été frappé de plein fouet parce que le monde est également lui-même frappé de plein fouet par une actualité barbare."

"Je pense que, même inconsciemment, il n'y a plus du tout la même liberté, pour moi comme pour d'autres dessinateurs", ajoute le caricaturiste.

Ventes en hausse

Ce climat morose cache pourtant des chiffres réjouissants. Selon Thierry Barrigue, Vigousse a gagné plus de 500 abonnés dans les semaines qui ont suivi le drame.

Quant à Charlie Hebdo, il se vend à environ 100'000 exemplaires en kiosque, auxquels s'ajoutent 183'000 abonnements. Avant l'attentat, le journal n'écoulait que 30'000 exemplaires par semaine.

>> L'interview complète de Thierry Barrigue

Thierry Barrigue.
Le Journal du matin - Publié le 05 janvier 2016
 

Charlie Hebdo, trois jours de terreur

Le documentaire de Temps Présent

A travers des témoignages et des archives inédites, Temps Présent revient sur les trois jours qui ont annoncé l’année du terrorisme en France.

Charlie Hebdo, trois jours de terreur
Temps Présent - Publié le 07 janvier 2016
 

Crédits

Textes et réalisation web: Valentin Tombez