Modifié le 22 janvier 2015

"L'islamisation de l'Europe dénoncée par Pegida est un mythe"

Allemagne: chaque lundi est marqué par la marche de Pegida
Allemagne: chaque lundi est marqué par la marche de Pegida 19h30 / 1 min. / le 19 janvier 2015
Pour Mallory Schneuwly Purdie, présidente du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, le mouvement Pegida trouve ses racines dans une crise multiple en Europe qui a fait de l'islam "l'ennemi commun".

Après la naissance du mouvement Pegida en Allemagne et les intentions de ses partisans de faire essaimer cette mobilisation contre "l'islamisation de la société" ailleurs en Europe - Suisse comprise - entretien avec Mallory Schneuwly Purdie, présidente du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse et sociologue des religions.

RTSinfo: Comment expliquez-vous que le discours de Pegida trouve un écho croissant?

Mallory Schneuwly Purdie: Je pense que cela s'explique par les différentes crises qui traversent notre société. Il y a d'abord une crise des institutions politiques: de nombreux citoyens européens se reconnaissent de moins en moins dans les décisions gouvernementales.

Il y a bien sûr la crise économique, et une crise sociale relative à l'intégration des populations immigrées. Plus largement, les identités nationales et même la famille sont en crise. On peine à trouver de la stabilité dans des institutions autrefois pourvoyeuses de valeurs, ce qui crée un climat dans lequel la critique est plus facile.

- Contre quoi protestent les manifestants de Pegida?

- Ce n'est pas la présence d'une nouvelle communauté religieuse qui inquiète une partie des citoyens - il y a des musulmans en Europe depuis l'Empire ottoman - mais la présence musulmane qui se revendique religieuse et demande des aménagements en conséquence.

Cela bouscule non seulement la prédominance traditionnelle du christianisme en Europe, mais surtout la sécularisation des sociétés européennes. Les mouvements qui condamnent actuellement l'islamisation redoutent aussi qu'une religion puisse à nouveau dicter la norme.

- Peut-on résumer un tel mouvement à la question religieuse?

- C'est loin de n'être qu'une question religieuse. La majorité des musulmans en Europe occidentale ne sont que peu pratiquants. A titre d'exemple, environ 15% des musulmans de Suisse sont pratiquants, 25% si l'on compte ceux qui célèbrent les fêtes comme le Ramadan.

Toutefois, les populations musulmanes sont plus différenciées culturellement, donc moins "discrètement" intégrables, que ne l'étaient les populations des vagues précédentes d'immigration, qui avaient en commun des langues latines et une culture chrétienne. Les revendications des musulmans à pouvoir s'intégrer autrement nécessitent davantage de débat sur leur place dans la société.

En outre, ces populations sont celles qui souffrent le plus sur le marché du travail. Elles sont donc davantage représentées à l'aide sociale ou dans l'économie clandestine. Cela suffit à faire oublier toutes leurs autres appartenances (ethnique, linguistique, socio-professionnelle) pour les résumer à leur statut de musulman et rendre l'islam responsable des maux de la société.

- Est-il fondé de parler comme le fait Pegida d'"islamisation de la société"?

- Non, c'est un mythe. Les musulmans sont effectivement plus visibles en Europe, parce qu'ils revendiquent davantage le droit à être musulmans dans l'espace public. En revanche, leur nombre n'a pas pris l'ascenseur proportionnellement au développement démographique des dix dernières années.

L'un des mythes liés à l'islamisation porte sur la fécondité élevée des femmes musulmanes. Or aujourd'hui, une famille musulmane moyenne en Suisse compte 3 enfants. Autre mythe: tous les musulmans, même modérés, auraient l'objectif de nous convertir. En réalité, les études tendent à montrer qu'ils se sécularisent par l'immigration.

- Comment expliquer que le mouvement essaime dans des pays aux traditions d'immigration différentes, aux contextes économiques, politiques et sociaux variés?

- "Le musulman" en tant que représentation est un peu devenu l'ennemi commun. Cela a commencé avec la révolution iranienne en 1979 et s'est fortement accentué depuis les attentats du 11 Septembre aux Etats-Unis. Cet "ennemi" est à la fois extérieur - les exactions commises par le groupe Etat islamique en Syrie et en Irak par exemple - et intérieur avec l'immigration et les actes commis au nom de l'islam sur le sol européen, comme les attentats de Charlie Hebdo (le 7 janvier, ndlr).

Le spectre de l'islam radical contribue à créer une frontière entre un "nous" non musulman et un "eux" musulman, tendant à englober dans la même catégorie mon voisin et l'individu mobilisant sa religion pour légitimer sa violence. Ce spectre effraie partout et permet de mobiliser les craintes dans des pays différents.

- Dans quelle mesure un tel mouvement favorise-t-il l'islamophobie?

- C'est une libération de la parole islamophobe dans la mesure où ce mouvement encourage à se mobiliser pour critiquer la visibilité de l'islam et les droits accordés aux musulmans.

Toutefois, il a l'avantage d'écouter le mécontentement et les craintes de citoyens européens qui, eux, ne sont pas forcément islamophobes. Les gouvernements ne les prennent souvent pas, ou pas assez, en compte.

Propos recueillis par Pauline Turuban

Publié le 22 janvier 2015 - Modifié le 22 janvier 2015

Un mouvement né en Allemagne qui essaime en Europe

Pegida a vu le jour à Dresde, ville de l'ex-RDA communiste où vivent pourtant peu d'étrangers.

Après un premier défilé ayant réuni 500 personnes le 20 octobre, le mouvement, qui mobilise chaque lundi contre la religion musulmane, a pris de l'ampleur jusqu'à rassembler 25'000 personnes le 12 janvier, un record jusqu'ici.

Lundi dernier, Pegida a dû renoncer à sa marche à Dresde en raison "d'un "risque terroriste concret" visant précisément le fondateur du mouvement Lutz Bachmann.

Le mouvement rencontre peu d'adhésion ailleurs en Allemagne, où des manifestations anti-Pegida rassemblent systématiquement plus de monde.

Dans une bien moindre mesure, Pegida a des ramifications naissantes ou annoncées en Espagne, en Autriche, en Norvège, en Suède, au Danemark, en Belgique, en France et en Suisse.