"Lutter contre la corruption et réduire la pauvreté", les défis du Mexique
RTSinfo: Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), de retour au pouvoir au Mexique depuis dimanche, a longtemps occupé la présidence. Quel était alors son mode de gouvernement?
Jean Rivelois: Il faut distinguer le PRI qui vient d'être élu et le PRI "traditionnel". Pendant les 71 ans durant lesquels le PRI a été au pouvoir, le Mexique a été gouverné de manière cacique, par des élus clientélistes et corrompus. Toutefois, il n'y a jamais eu de coup d'Etat dans le pays car les retombées de cette corruption étaient redistribuées. Les choses ont changé à partir de 1994, date à laquelle le Mexique a adopté une politique néolibérale qui a entraîné une diminution de la redistribution sociale. La corruption est devenue beaucoup plus élitiste, profitant moins au peuple. C'est la raison pour laquelle le PRI a perdu les élections en 2000, au profit du Parti d'action nationale (le PAN, le parti du président sortant Felipe Calderon et de son prédécesseur Vincente Fox, ndlr).
- Qui est le nouveau président mexicain, Enrique Pena Nieto?
- Enrique Pena Nieto est l'ancien gouverneur de l'Etat de Mexico. Jusqu'à présent, il n'a pas fait beaucoup parler de lui politiquement mais s'est montré très présent dans les médias. Il passe beaucoup à la télévision et cultive son image moderne pour véhiculer l'idée d'un "nouveau PRI", moins clientéliste et plus respectueux de l'Etat de droit. Mais le PRI est avant tout un appareil: une vingtaine d'Etats mexicains sur 31 sont gouvernés par des membres du PRI; or, il s'agit d'Etats où les narcotrafiquants transitent ou cultivent beaucoup.
- Comment s'explique le camouflet adressé dimanche au PAN?
- La politique du "tout répressif" menée contre la drogue par Felipe Calderon a été un double échec. D'une part, elle a entraîné un déchaînement de violence: non seulement la violence liée au narcotrafic n'a pas baissé, mais la violence ordinaire s'est libérée. Voyant que les trafiquants de drogue menaient la guerre contre l'Etat et la gagnaient, toutes les organisations criminelles ordinaires se sont armées et les ont imités. D'autre part, en échouant à mieux redistribuer la richesse nationale, cette politique n'a pas non plus permis de déligitimer les narcotrafiquants qui, eux, pratiquent la redistribution sociale. Au-delà de l'élection d'Enrique Pena Nieto, qui était assez attendue, un autre aspect important du scrutin de dimanche est le taux de participation: 62% de Mexicains se sont déplacés pour voter, plus que pour la dernière élection. Les Mexicains ont engagé leur présent et leur avenir sur ce vote.
- Quels défis majeurs attendent le nouveau chef de l'Etat?
- Pour diminuer l'influence des narcotrafiquants, Enrique Pena Nieto devra lutter contre la corruption institutionnelle qui tend à les protéger. Il lui faudra surtout mettre en oeuvre des mesures de réduction de la pauvreté, car c'est elle qui alimente les organisations criminelles. La drogue est une richesse de substitution qui ne va pas disparaître tant qu'elle a un intérêt économique. Une politique de développement est le seul moyen de réduire le nombre de personnes qui en dépendent. Toute la campagne électorale a été basée sur une logique purement sécuritaire, mais il faut sortir de cette problématique et voir comment on redistribue la richesse nationale de sorte qu'elle profite au plus de personnes possible. C'est de là que l'on pourra résoudre la crise de légitimité politique, qui est le principal défi.
Jean Rivelois est l'auteur de Drogue et pouvoirs: du Mexique au Paradis (éditions L'Harmattan).
Propos recueillis par Pauline Turuban