Modifié le 07 novembre 2017

De Glencore à la reine d'Angleterre, ce que révèlent les "Paradise Papers"

Des yachts amarrés à Singapour (image d'illustration).
Des yachts amarrés à Singapour (image d'illustration). [Alphonsus Chern - Singapore Press Holdings - AFP]
S'appuyant sur une nouvelle fuite massive de documents, l'enquête baptisée "Paradise Papers" met en lumière l'optimisation fiscale dont bénéficient de nombreuses personnalités ou sociétés. Le point sur les premières révélations.

Cette nouvelle enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), déjà à l'origine des "Panama Papers", s'appuie sur plus de 13 millions de documents dérobés principalement à deux fournisseurs de sociétés offshore (voir encadré).

Elle braque à nouveau les projecteurs sur l'optimisation fiscale: un système permis par des failles dans les législations, auquel ont recours les élites financières pour payer le moins d'impôts possible grâce au placement d'une partie de leurs fonds dans les paradis fiscaux.

>> Lire aussi: "La vague de transparence des Paradise Papers pourrait toucher tout le monde"

En Suisse, Le Matin Dimanche, 24 Heures, la Tribune de Genève, la SonntagsZeitung, le Tages-Anzeiger et le Bund ont eu accès aux documents. Le volet helvétique des révélations souligne l'opacité des activités de certaines sociétés suisses en Afrique, notamment au Congo et en Angola:

- La gestion douteuse du Fonds souverain de l’Angola

La présidente des CFF Monika Ribar apparaît dans les "Paradise Papers", a révélé Le Matin Dimanche. En 2015, alors vice-présidente de l'ex-régie fédérale, elle a siégé dans une firme recevant de l'argent du fonds souverain de l'Angola, lequel est géré par Jean-Claude Bastos, un homme d'affaires d'origine suisse et angolaise condamné en 2011 pour gestions déloyales.

En 2015, des articles critiques avaient pourtant déjà fait état des transactions discutables du fonds souverain, et de l'amitié jugée problématique qu'entretenait l'homme d'affaires avec le fils du président angolais.

Il apparaît que la présidente des CFF n’est pas la seule personnalité à travailler avec cet entrepreneur. L’ancienne conseillère fédérale Ruth Metzler fait partie du conseil consultatif de son groupe Quantum Global, basé à Zoug. L’ancien chef du Département pour le développement et la coopération suisse (DDC), Walter Fust, est également un partenaire de l'homme d'affaires.

>> Le point sur la galaxie entourant Jean-Claude Bastos:

Paradise papers: la Suisse touchée à un haut niveau
19h30 - Publié le 06 novembre 2017
 

- Les affaires de Glencore au Congo

Le géant suisse des matières premières Glencore était un si gros client pour Appleby -le cabinet d'où sont issues la majeure partie des fuites- que le cabinet s'était doté d'une "Glencore Room" (un bureau Glencore) dans ses locaux des Bermudes.

Les "Paradise Papers" dévoilent notamment les dessous d'une transaction du géant minier au Congo, dans laquelle est impliqué un intermédiaire israélien soupçonné de corruption.

Selon les documents, Glencore a accepté que cet homme d'affaires négocie avec un conseiller du président congolais Joseph Kabila qui contrôlait l'attribution des licences minières du pays. Les experts pointent un risque de corruption dans cette transaction. De son côté, Glencore dément toute opération financière douteuse.

>> Lire: De nouveaux leaks lèvent le voile sur les affaires de Glencore au Congo

Ailleurs dans le monde, les fichiers piratés montrent les accords secrets et les intérêts offshore de grandes multinationales, et de plus d'une centaine de personnalités politiques et chefs d'Etats. Parmi eux:

- Les investissements de la reine d'Angleterre aux Bermudes

Dix millions de livres sterling, soit environ 13 millions de francs, de la reine Elizabeth II ont été placés dans des fonds aux Iles Caïmans et aux Bermudes, ont révélé dimanche les médias britanniques BBC et The Guardian qui ont collaboré à l'enquête. Ces investissements ont été réalisés via le Duché de Lancaster, domaine privé de la souveraine et source de ses revenus.

Les fonds placés dans ces paradis fiscaux sont investis dans de nombreuses sociétés, dont Brighthouse, une société controversée de location avec option d'achat d'électroménager.

"Tous nos investissements font l'objet d'un audit complet et sont légitimes", a réagi auprès de l'AFP une porte-parole du Duché de Lancaster, ajoutant que les investissements effectués au travers de fonds à l'étranger ne représentent que 0,3% de la valeur totale du Duché. De son côté, la Couronne assure ne pas être au courant de cette participation.
 

- Les liens financiers d'un ministre de Trump avec la Russie

Les documents révélés dimanche montrent que le secrétaire américain au Commerce Wilbur Ross a conservé des intérêts dans une société de transport maritime, Navigator Holdings, qui entretient d'importants liens d'affaires avec des membres de l'entourage de Vladimir Poutine.

Cette société réalise chaque année des millions de dollars de bénéfice en transportant du gaz pour le groupe pétrochimique russe Sibur, dont sont actionnaires un oligarque russe proche du Kremlin et le gendre du président russe. Selon les Paradise Papers, Wilbur Ross contrôle toujours 31% du capital de Navigator Holdings.

>> Lire: Le secrétaire au Commerce de Donald Trump en affaires avec des proches de Poutine

Au total, les noms de 13 conseillers, donateurs ou membres de l'administration Trump figurent dans les documents leakés. C'est par exemple le cas de l'actuel secrétaire d'Etat Rex Tillerson et de Gary Cohn, banquier et conseiller économique du président. Le secrétaire d’Etat a été administrateur d’une société enregistrée aux Bermudes pour exploiter du pétrole au Yémen, lorsqu’il travaillait pour ExxonMobil (qu’il a dirigé de 2006 à 2016).

Le conseiller économique de la Maison Blanche a pour sa part dirigé vingt sociétés établies aux Bermudes et affiliées à Goldman Sachs entre 2002 et 2006.
 

- Des membres du Parti libéral de Justin Trudeau mis en cause

Le nom d'un ami proche de Justin Trudeau, qui a dirigé en 2015 la collecte de fonds pour la campagne l'actuel Premier ministre canadien, figure dans les "Paradise Papers".

Il apparaît que ce milliardaire, anciennement à la tête d'une société de vins et spiritueux, a mis sur pied un partenariat avec un ancien sénateur du Parti libéral de Trudeau, pour placer 60 millions de dollars américains (59,5 millions de francs) dans une société offshore aux Iles Caïmans. Des millions pourraient ainsi avoir échappé au fisc canadien, selon des experts cités par les médias canadiens.

- Des intérêts financiers russes dans Facebook et Twitter

Les documents montrent encore qu'un fonds d'investissement qui possédait d'importantes parts de Twitter et Facebook, DST Global, avait des liens avec deux firmes contrôlées par le gouvernement russe, VTB Bank et une filiale du géant gazier russe Gazprom.

Ces parts ont depuis été vendues, et rien n'indique que le Kremlin ait pu tirer des gains d'influence de ces investissements dans les deux grands réseaux sociaux américains.

>> Ecouter aussi l'analyse dans l'émission Forum:

Vue d'une place privée à Southamption, aux Bermudes.
Forum - Publié le 06 novembre 2017

Pauline Turuban

Publié le 06 novembre 2017 - Modifié le 07 novembre 2017

Des dizaines d'autres noms figurent dans les documents

Les liens offshore de nombreux autres politiciens et têtes couronnées apparaissent dans les "Paradise Papers". Parmi eux, le président colombien Juan Manuel Santos, la reine Noor de Jordanie, l'ex-ministre et ancien président de l'Assemblée générale des Nations unies ougandais Sam Kutesa, le ministre des Finances brésilien Henrique de Campos Meirelles...

Par ailleurs, les documents fournissent des renseignements sur l'activité financière d'autres personnalités connues du monde des affaires ou du spectacle. Parmi elles, le co-fondateur de Microsoft Paul Allen, le fondateur d'eBay Pierre Omidyar, la star américaine Madonna ou encore le chanteur de U2 Bono – qui figure dans les documents sous son vrai nom, Paul Hewson.

Des documents issus d'une vingtaine de paradis fiscaux

Les "Paradise Papers" sont composés de trois ensembles de données, qui représentent au total près de 13,5 millions de documents. Il s'agit de documents internes du cabinet international d’avocats Appleby, basé aux Bermudes et présent dans une dizaine de paradis fiscaux; du cabinet Asiaciti Trust, installé à Singapour; et enfin de documents issus des registres confidentiels des sociétés de 19 paradis fiscaux : Antigua-et-Barbuda, Aruba, Bahamas, Barbades, Bermudes, Dominique, Grenade, îles Caïmans, îles Cook, îles Marshall, Labuan, Liban, Malte, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Samoa, Trinité-et-Tobago, Vanuatu.

Ces documents ont initialement été transmis au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung par une source anonyme, avant d'être exploités par la quasi-centaine de médias partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).