Modifié le 22 février 2016

"L'emploi et le salaire ne peuvent plus être la seule voie de redistribution"

Bernard Stiegler.
Bernard Stiegler, philosophe L'Invité de la rédaction / 24 min. / le 22 février 2016
La robotisation des outils industriels pourrait détruire trois millions de postes d'ici à 2025, selon une étude. Pour le philosophe Bernard Stiegler, il faut repenser l'économie et passer à un revenu contributif.

Avec l'arrivée des robots d'un nouveau type, bientôt accessibles aux petites et moyennes entreprises, va survenir ce que Bernard Stiegler appelle l'"automatisation intégrale et généralisée". Invité du journal du Matin, il est l'auteur de "L'emploi est mort, vive le travail!"

Parallèlement à la robotisation, il y a aussi ce qu'on appelle la data économie. "Le fait que chacun d'entre nous, en utilisant son smartphone, produit des données qui sont exploitées par les big data, permet de supprimer toutes sortes d'emplois, en particulier dans le secteur tertiaire", affirme Bernard Stiegler, directeur de l'Institut de recherche et d'innovation du Centre Pompidou.

Fin du modèle keynésien

Un problème de macro-économie se pose donc, estime le philosophe, rappelant qu'en 1933, l'économiste Keynes avait organisé un système basé sur une redistribution du pouvoir d'achat via le salaire. "Les gains de productivité acquis par les robots étaient en partie redistribués aux ouvriers", rappelle-t-il.

Henry Ford par exemple, avait pour but de rémunérer ses ouvriers suffisamment pour qu'ils puissent acheter les voitures qu'ils produisaient. "Avec la nouvelle robotisation, il n'y a plus besoin d'engager des gens. Donc le salaire, l'emploi, ne peuvent plus être la seule voie de redistribution."

Une alternative à la redistribution

Un scénario qui paraît sombre, "à moins qu'on ne prenne conscience de la nécessité de reconsidérer complètement la redistribution des gains de productivité", affirme Bernard Stiegler. "Il n'y a pas d'alternative à la redustribution. Sans elle, le pouvoir d'achat va considérablement diminuer et les gens ne pourront plus acheter ce que les robots produiront."

Pour ce faire, Bernard Stiegler propose de reconsidérer la nature même du travail et la manière de le socialiser.

En se basant sur l'analyse du prix Nobel d'économie Amartya Sen (lire encadré), il imagine un système permettant de nous consacrer à des activités plus épanouissantes. "Ce sera du travail, mais qui n'est pas forcément voué à être monétarisé par l'économie immédiatement." Il y en aurait de toutes sortes, allant de l'occupation de soi et des siens, au développement des savoirs en tous genres.

Le modèle des intermittents du spectacle

A la question "De quoi vivrons-nous?", le penseur propose de créer un revenu contributif, calqué sur le régime français des intermittents du spectacle. Ces derniers bénéficient d'un régime particulier d'allocation de chômage, qui fait qu'ils peuvent recevoir 70% de leur salaire toute l'année à condition de travailler 507 heures tous les 10 mois. Pour Bernard Stiegler, ce système devrait être progressivement étendu à d'autres activités.

"Les intermittents sont des gens qui produisent des savoirs de très haut niveau. Ce sont des comédiens, des metteurs en scène, des techniciens du spectacle, qui créent des choses qui ne sont pas reproductibles par d'autres", note-t-il. Et d'affirmer: "Demain, il sera de plus en plus nécessaire de développer ce type d'activités. Cela suppose de distribuer ce revenu, que l'on n'accorde qu'à la condition que les gens sachent le valoriser dans la vie quotidienne".

fme

Publié le 22 février 2016 - Modifié le 22 février 2016

A l'école d'Amartya Sen

Bernard Stiegler base ses idées sur les analyses de l'indien Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998. Il montrait dans les années 1970 que les gens du Bangladesh étaient plus heureux et avaient une espérance de vie meilleure que les gens de Harlem, aux Etats-Unis.

Selon Amartya Sen, les Bangladais avaient développé des savoirs-vivre, des savoirs-faire, ou des savoirs spirituels, ce que les personnes vivant à Harlem, très prolétarisés, avaient perdus.