Publié le 28 février 2018

Un "Mariage de Figaro" post-affaire Weinstein

Elodie Bordas et Marie Druc dans "Le Mariage de Figaro" mis en scène par Joan Mompart.
Théâtre: Le mariage de Figaro Vertigo / 5 min. / le 23 février 2018
Le comédien Joan Mompart laisse la part belle aux femmes dans sa mise en scène du "Mariage de Figaro" de Beaumarchais. Ce classique du théâtre français est à découvrir actuellement au Théâtre de la Comédie de Genève.

Il est brave, Figaro. Il mesure les dimensions de sa future chambre nuptiale offerte par le Comte Almaviva. Bien pratique cette pièce avec ses trois portes. La première est destinée au couple de domestiques. Les deux autres mènent chez la Comtesse et chez le Comte. Pratique. "La nuit, si Madame est incommodée, elle sonnera de son côté; zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose: il n’a qu’à tinter du sien; crac, en trois sauts me voilà rendu." déclare le beau Figaro à sa belle Suzon.

Il est couillon, Figaro. Et son amoureuse, plus clairvoyante, refuse cette chambre où en trois sauts le Comte espère faire crac avec la future épousée de Figaro. Sous l’Ancien Régime, on parlait de droit de cuissage. En 2018, on dirait plutôt harcèlement sexuel, voire viol.

La Folle journée

En 1784, date de sa première représentation, Beaumarchais avait surtitré son "Mariage de Figaro", "La Folle journée". Les deux domestiques amoureux ont en effet 24 heures chrono pour désamorcer la bombe à testostérone du Comte Almaviva, obtenir le droit de se marier et surtout d’en jouir seuls, enfin, et récupérer la bourse promise pour démarrer leur heureux ménage.

"Le Mariage de Figaro" est une comédie, certes. Ses péripéties, abracadabrantes et drolatiques, annoncent mine de rien la proche Révolution de 1789 avec des classes inférieures bien déterminées à se tailler leur part de bonheur (et de bifteck!) dans une France dominée par une aristocratie en bout de légitimité.

>> A voir: clip de présentation du "Mariage de Figaro" par la Comédie de Genève

Comment jouer aujourd’hui pareil classique à perruque du théâtre français? Le metteur en scène Joan Mompart a choisi plusieurs options: ralentir un brin le flot de paroles et doter la scène d’un "catwalk" qui avance façon défilé de mode ou podium rock au milieu du public de la Comédie de Genève.

Résultat immédiat: on prête mieux l’oreille à ce texte qui souvent quitte le badinage et le libertinage pour des réflexions plus sociales et philosophiques. Enfin, Joan Mompart interprète lui-même Figaro, ce petit malin qui se prend pour un caïd de l’entourloupe, pour mieux céder le panache et le monopole de l’intelligence à sa partenaire, l’excellente Elodie Bordas en Suzanne.

Les femmes à l'honneur

Dans ce "Mariage de Figaro" ce sont les femmes qui portent la culotte et savent se battre pour défendre leurs droits et obtenir leur bonheur: la Comtesse délaissée (Marie Druc, majestueuse) se travestit en bonne pour duper à son tour son volage de mari, la petite Fanchette (Charlotte Dumartheray, vive à souhait) n’est pas si petite et plus naïve du tout, Marceline aussi (Christine Vouilloz, imparable dans ses répliques), prête à se venger et bientôt récompensée par un coup de théâtre dont elle tire aussitôt parti.

Des hommes prétentieux

Et les hommes? Ils doutent, sont dupés, possèdent un cerveau embrumé par leur prétention et leur désir, à l’image du Comte (Juan Antonio Crespillo, délicieusement ridicule et hâbleur), de Figaro (écarté du complot car si peu fiable), de Chérubin (Baptiste Gilliéron, résumé à ses pulsions érotomanes), d’Antonio le jardinier (François Nadin, en ivrogne vigoureux) ou de Bazile (Christian Scheidt, délicieux comploteur pédant).

Dans cette comédie pré-révolutionnaire, ce n’est plus l’homme qui se dresse contre les privilèges. C’est sa femme. Vive donc le mariage de Suzanne!

Thierry Sartoretti/aq

"Le Mariage de Figaro", mise en scène de Joan Mompart, Théâtre de la Comédie de Genève jusqu'au 11 mars puis en tournée: A Monthey, Théâtre du Crochetan le 15 mars. A Fribourg, Théâtre Equilibre les 17 et 18 mars.

Publié le 28 février 2018