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"Kamp", quand le théâtre de marionnettes revisite Auschwitz

Une photo de "Kamp" de Hotel Modern.
Théâtre: "Kamp", la marionnette revisite Auschwitz Vertigo / 6 min. / le 09 novembre 2017
Jusqu'au 19 novembre, les théâtres du canton de Neuchâtel accueillent la 17e édition du festival MarioNEettes. L'une des propositions de ce programme de haut vol frappe les esprits. Son titre: "Kamp". Son sujet: Auschwitz.

Le spectacle "Kamp" vient de Hollande. Imaginez ceci: sur la scène, la maquette réaliste d'une partie de cet immense camp d'extermination créé par les nazis en Pologne. Avec tous les détails: miradors, baraques, barbelés, gibets, dortoirs et chambres à gaz. Il y a aussi 3'000 figurants de huit centimètres de haut. Ils portent la tenue des déportés ou l'uniforme des gardiens.

Des personnes déplacent ces figurines lesquelles sont filmées par des caméras et projetées sur un écran. Bourreaux et victimes, ces 3'000 visages différents sont tous inspirés d'un tableau célèbre: "Le cri" de Munch. Ce spectacle se passe sans paroles. Il n'en a pas besoin… Voici une heure, d'une journée ordinaire à Auschwitz.

>> À voir, un extrait du spectacle "Kamp":

Une démarche personnelle et symbolique

Aborder un sujet pareil sur une scène de théâtre provoque forcément des questions. S'agit-il d'un travail pédagogique? D'une provocation morbide? Pour la metteuse en scène Pauline Kalker qui a créé ce spectacle en 2005 avec sa compagnie Hotel Modern, la démarche est avant tout personnelle, intime: "Mon grand-père était à Auschwitz. Il n'en est pas revenu. J'ai ressenti le besoin de le chercher, de voir l'endroit où il avait été envoyé. C'est une démarche personnelle, symbolique: partir sur ses traces et pouvoir le rencontrer. Là où il a disparu".

Et de poursuivre: "Nous avons notre manière de pratiquer le théâtre: avec du modélisme et des histoires racontées avec une maquette. C'est ainsi qu'on a franchi ce pas. OK, fabriquons une maquette d'Auschwitz pour la scène et montrons, recréons, ce qui s'est passé là. En un sens, ça me permettait d'y être aussi. Le but n'était pas d'éduquer ou d'informer les gens. J'ai juste ressenti cela comme un besoin personnel".

Susciter l'émotion en permettant la réflexion

Dans sa démarche, la pièce "Kamp" évoque une BD célèbre: le "Maus" du dessinateur Art Spiegelman, dont les parents ont également été déportés à Auschwitz. Les juifs y sont dessinés sous les traits de souris et les Allemands de chats. L'aspect naïf et décalé du dessin permet de trouver la bonne distance avec le sujet. Celle qui suscite l'émotion tout en permettant la compréhension et la réflexion. Sans être insoutenable ou moralement discutable, par exemple les chambres à gaz filmées au cinéma.

"Kamp" et "Maus" montrent, tout en ne montrant pas. Auschwitz c'était des êtres humains. Ni des rongeurs ni des poupées de cire.

Thierry Sartoretti/ld

Le Festival MarioNEettes, à découvrir du 11 au 19 novembre à Neuchâtel.

"Kamp",  TPR, La Chaux-de-Fonds, 17 et 18 novembre.

Publié le 10 novembre 2017 - Modifié jeudi à 09:19

Violente la marionnette?

Au Festival MarionNEttes de Neuchâtel, on trouve aussi "Landru", une pièce sur le fameux tueur en série. Le spectacle "Frères" raconte la Guerre civile espagnole. Et "La Convention des ventriloques" comprend une scène de violence entre un manipulateur et sa créature. En janvier prochain, Genève attend une pièce nommée "Eldorado Terezin", qui décrit également la vie un camp de concentration nazi. Il y a quelques saisons de cela, le public romand a découvert le très saisissant "Jerk" où le comédien-ventriloque Jonathan Capdevielle incarnait un célèbre tueur en série: ses victimes prenaient la parole sous la forme de poupées.

La violence dans le monde des marionnettes est aussi ancienne que Guignol et Gnafron et leur déchaînement de coups de bâtons. C'est que ce type de théâtre permet une distance et dès lors une liberté de ton qui lui permette d'aborder tous les sujets. Y compris ceux qui nous seraient insupportables s'ils étaient joués devant nous par des acteurs. La marionnette ou la peluche permettent aussi d'aborder l'inabordable: les psychologues s'en servent lorsqu'il faut faire parler des enfants victimes de violence. Enfin, sur scène, le statut de la marionnette est très particulier: elle est manipulée (au propre comme au figuré), elle est fragile, et le spectateur peut s'identifier à elle tout projetant sur elle son propre imaginaire.