Quand la Bretagne s'ouvre au monde

Depuis leur renouveau au début des années 70, le succès des musiques bretonnes tient entre autres à leur capacité à se remettre régulièrement en question.

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Le succès des musiques bretonnes

Dès la fin des années 60, dans le sillage du folk revival américain, un jeune chanteur breton se lance avec succès dans une approche résolument nouvelle du patrimoine traditionnel de sa région. De son père, Georges Cochevelou, premier luthier à avoir fait revivre la harpe celtique en Bretagne après des siècles de silence, Alan Stivell a hérité un instrument hautement symbolique et l'amour des musiques de sa terre d'origine. Lorsqu'en février 1972, il se produit à l'Olympia entouré notamment par le guitariste électrique Dan Ar Braz et le multi-instrumentiste Gabriel Yacoub (fondateur du groupe Malicorne), il s'impose comme l'apôtre d'un véritable renouveau du répertoire breton.

La harpe s'y frotte à la bombarde et à la cornemuse, mais aussi à la batterie et la basse électrique, dans une esthétique très rock. Le succès est immédiat et le double album du concert se vend à plus de deux millions d'exemplaires.

En quelques semaines, la culture bretonne, jusque là méconnue, résonne dans toute l'Europe et devient un modèle pour d’autres cultures minoritaires.

Le harpiste celtique Alan Stivell.
Le harpiste celtique Alan Stivell. [Fethi Belaid - ]
 

>> À voir, "Tri Martolod", un tube fameux d’Alan Stivell, en concert à l'Olympia en 2012:

 

Collectages et traditions vocales

L'intérêt pour les chants et récits de Basse et Centre Bretagne - les parties du pays où l'on parlait traditionnellement le breton - ne date pas d'hier. Comme ailleurs en Europe, la période romantique a suscité quelques passions pour le collectage. Mais les arrangements électriques d'Alan Stivell ont lancé une nouvelle dynamique et désormais, les formes populaires les plus authentiques attirent une nouvelle génération de praticiens qui cherchent à s'initier auprès des anciens.

Deux formes vocales anciennes sont particulièrement à l'honneur: le Kan ha diskan, un chant en tuilage qui accompagne les danses en rond, gavottes, dañs fisel ou plinn, et la Gwerz, chanson à écouter, mais aussi conte tragique, épique ou héroïque de la littérature bretonne.

 

Se retrouvent alors en lumière des artistes populaires comme les Soeurs Goadec, les Frères Morvan, Manuel Kerjean, Marcel Guilloux et d'autres, inspirateurs de la génération actuelle: Yann-Fañch Kemener, Erik Marchand, Annie Ebrel ou Denez Prigent…

Les Frères Morvan.
Les Frères Morvan. [Fred Tanneau - AFP]
 

>> À voir, Kan ha diskan et Human beat box: Yann-Fanch Kemener, Erik Marchand, Eric Menneteau et Christophe Le Menn (alias Krismen):

 

Transmission et créations

Malgré les bouleversements du 20e siècle et la déstructuration d'une partie de la société rurale, la musique traditionnelle de Centre et de Basse-Bretagne n'a jamais subi d'arrêt total dans sa pratique ou sa transmission. En 1970 naît le fameux Festival Interceltique de Lorient. Là, comme dans bien d'autres manifestations régionales, le biniou et la bombarde, instruments privilégiés des sonneurs, font l'objet de concours dont le succès ne se dément plus. Ils serviront bientôt de matériau de base à de nouvelles expériences musicales sous les doigts experts de virtuoses comme Patrick Molard et Youenn Le Bihan.

Patrick Molard à la grande cornemuse écossaise et Simon Goubert (batterie).
Patrick Molard à la grande cornemuse écossaise et Simon Goubert (batterie). [Eric Legret - innacor.com/]
 

 

 

Au début des années 80, ces artistes participent à diverses aventures musicales qui influenceront de manière déterminante les générations suivantes, notamment le groupe Gwerz au sein duquel ils retrouvent deux activistes des musiques bretonnes, le chanteur Erik Marchand et le violoniste-producteur Jacky Molard.

C'est le début d'une nouvelle approche, à la fois respectueuse et créative, que les critiques de l'époque qualifient de "traditionnel contemporain".

Erik Marchand.
Erik Marchand. [François Bertaiola - DR]
 

>> À voir, une vidéo du Festival Interceltique de Lorient: le triomphe des sonneurs, été 2016:

 

Erik Marchand et l'approche modale

Formé au chant traditionnel dès les années 70 par Manuel Kerjean, Erik Marchand mène une profonde réflexion sur ses caractéristiques les plus identitaires. Paradoxalement, il multiplie les projets aventureux, entre la Bretagne et les Balkans avec le Taraf de Caransebes, les Balkaniks puis son quartet "Unu, daou, tri, chtar…", mais aussi du côté du jazz avec Jacques Pellen et Paolo Fresu ou du rock avec Rodolphe Burger. Mais c'est pour mieux revenir à une intuition fondamentale: dans le chant traditionnel breton, certains intervalles ne sont pas reproductibles avec les instruments occidentaux.

En 2003, désireux de se démarquer de l'approche "harmonique" de la plupart des groupes, il s'inspire des règles issues des musiques modales, plus proches des couleurs originelles du chant breton, et fonde la Kreiz Breizh Akademi, "l'académie de Centre-Bretagne".

Un programme de formation respectueux des thèmes issus de la tradition orale bretonne, mais dont l'orchestration se rapproche parfois délibérément des musiques orientales.

Y interviennent des ambassadeurs de cultures très variées, de Ross Daly à Ibrahim Maalouf ou Bojan Z, entre autres.

>> À voir, Erik Marchand et Bojan Z en concert:

 

>> À écouter, l'émission "La Note Bleue" diffusée sur Espace 2, dimanche 28 mai, de 20h à 22h:

Logo La note bleue
La note bleue - Publié le 28 mai 2017
 

Les labels équitables

En 2005, le marché du disque est en plein marasme et la crise des intermittents du spectacle frappe les musiciens. Erik Marchand retrouve deux vieux complices, le violoniste Jacky Molard et le producteur Bertrand Dupont, et lance avec eux un label représentatif des nouvelles musiques bretonnes: traditions, jazz et musiques improvisées, mais aussi rock alternatif et musiques dites "actuelles" et "du monde". Il s'appellera Innacor, "haut-parleur des cultures de Bretagne et du monde".

 

Le label Innacor fête ses 10 ans.
Le label Innacor fête ses 10 ans. [innacor.com]
 

En 2007, le trompettiste Gaby Kerdoncuff et le flûtiste Jean-Luc Thomas suivent l'exemple et créent le label Hirustica pour promouvoir une nouvelle musique bretonne à plusieurs ancrages.

Une démarche particulièrement aboutie dans les deux derniers nés de la collection: du côté du Niger avec le trio Serendou, en direction du Proche et du Moyen-Orient et jusqu'au Kurdistan irakien avec le groupe Kazut de Tyr.

>> À voir, Chants breton et kurdes: un extrait de l'album de Kazut de Tyr, "Jorjuna":

 

>> À écouter, l'émission "Versus-écouter" du 10 mai 2017 sur Espace 2, Serendou, de la Bretagne au Niger:

L'ensemble Serendou
Versus-écouter - Publié le 10 mai 2017

 

>> À écouter, l'émission "Versus-écouter" du 9 mai 2017 sur Espace 2, Kazut de Tyr, de la Bretagne aux Balkans et au Kurdistan irakien:

Kazut de Tyr
Versus-écouter - Publié le 09 mai 2017
 

Crédits

Une proposition de Vincent Zanetti pour "La Note Bleue" sur Espace 2.

Réalisation web: Lara Donnet

Mai 2017

RTS Culture