Le retour des rappeuses francophones (1/2)

Milieu souvent accusé de sexisme, comment se matérialise le "plafond de verre" dans le rap français? Si les rappeuses comptaient parmi elles des figures comme Diam’s dans les années 2000, le début des années 2010 fut plus compliqué. Mais elles semblent revenir au devant de la scène.

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Diam’s, Keny Arkana, et puis rien

Il est loin le temps où la boss du rap game français était une femme. Dans les années 2000 en effet, personne du milieu rap hexagonal ne vendait plus de disques que la Parisienne Diam’s. En 2003, son deuxième album "Brut de femme" sort, avec le single ultra-commercial "Dj" et "Incassables" où elle parle des violences faites aux femmes. "Dur à croire, comme quand j'ai vu ma sœur en sueur/ Un inconnu, un couteau, une fellation dans l’ascenseur". Succès.

Trois ans plus tard, l’album "Dans ma bulle" arrive avec à nouveau un hit taillé pour les playlists radio et TV, "La Boulette". Succès encore. Les 750'000 exemplaires vendus permettent à la rappeuse d’honorer son pseudonyme et rafler un disque de diamant en avril 2007. Aucun rappeur n’avait réussi cette prouesse depuis le groupe IAM dix ans auparavant (sans compter Manau). Signe que Diam’s accède au rang de star: le titre "Confessions nocturnes" est parodié par Michaël Youn et Pascal Obispo. La même année, elle entre au Musée Grévin; c’est la seule artiste rap à y avoir figuré, jusqu’à aujourd’hui (Maître Gims semble toutefois être le prochain sur la liste).

Diam's au Paléo Festival de Nyon le 23 juillet 2010.
Diam's au Paléo Festival de Nyon le 23 juillet 2010. [Salvatore Di Nolfi - Keystone]
 

Mais, en 2009, là où d’autres auraient définitivement transformé l’essai, Diam’s revient avec un album au titre évocateur, "S.O.S." Elle apparaît troublée par son énorme succès, en profonde remise en question à la suite notamment d’un voyage en Afrique. Le ton est plus triste, le cœur n’y est pas, le diamant ne brille plus. Cet appel à l’aide sera son dernier projet musical.

Fans de rap féminin et filles en quête de rôles modèles pensent alors pouvoir se raccrocher à une autre branche: celle de Keny Arkana. La Marseillaise est effectivement au début de sa carrière. Elle a sorti son premier album "Entre ciment et belle étoile" en octobre 2006. Puis quelques mixtapes. Là où Diam’s passe par toutes les grandes portes du showbiz, Keny préfère – malgré une signature en maison de disque – tracer sa route dans les sous-terrains, l’underground. Militante altermondialiste, elle participe à de nombreuses manifestations, dont un concert à Genève en 2007 pour la sauvegarde des squats. Mais si les deux rappeuses paraissent symétriquement opposées dans leurs images et messages, elles se rejoignent sur un point essentiel : l’énergie dégagée au micro.

Keny Arkana, icône du rap altermondialiste. (amazon)
Keny Arkana, icône du rap altermondialiste. (amazon) [DR]
 

Malheureusement, Keny Arkana va aussi se faire de plus en plus rare par la suite. Malgré deux projets sortis en 2011 et 2012, son allergie à l’exposition médiatique va créer un vide. Et comme personne ne prendra (réellement) le relai, on peut aujourd’hui affirmer que la première moitié des années 2010 est l’une des périodes les plus pauvres en rappeuses dans l’histoire du rap francophone.

 

 

2016: le retour ?

Cela dit, depuis 2016 on observe enfin un certain retour. Outre Keny Arkana elle-même, qui a sorti en mai dernier le 6 titres "État d’urgence" (en rapport avec la situation française post-attentats), d’autres rappeuses pointent le bout de leur micro. Et elles ne viennent plus de France seulement, mais aussi de Belgique et Suisse.

Petit tour d’horizon, en deux volets, avec quatre portraits qui brisent le plafond de verre, rôles modèles potentiels pour des milliers de jeunes filles.

 

 

Shay, "jolie garce" assumée

 

Shay vient de Molenbeek en Belgique. Signée sur le label du rappeur Booba, elle partage avec ce dernier l’art de la punchline hardcore. Autrement dit, des phrases-coups de poing dépeignant des scènes de films en quelques mots. Exemple dans "Paumes brûlées": "On se voyait tout ramasser, à s'en briser le dos / Attraper les étoiles à s'en brûler les paumes." Poésie ultra-capitaliste.

Shay était apparue la première fois en 2011, invitée par Booba sur le morceau "Cruella". À l’époque, son look dénudé ne laisse personne indifférent, et qu’on aime ou pas son rap, une bonne partie du public croit apercevoir la nouvelle rappeuse charismatique. Par la suite pourtant, hormis une poignée d’apparitions anecdotiques, il faudra attendre cinq ans avant que Shay sorte son premier album, "Jolie Garce", en décembre 2016.

Tous les ingrédients du succès sont réunis dans cet opus. Les styles musicaux sont mélangés, de la trap d’Atlanta au dancehall jamaïcain, en passant par le reggaeton latino et l’afrobeat. La scansion alterne entre débits saccadés et mélodies chantées à l’autotune (logiciel modifiant la voix). Et l’écriture est toujours très technique. Shay rappe des paroles crues, parfois tristes et désabusées, jamais vraiment heureuses. Même quand elle parle d’amour dans "Thibaut Courtois", sérénade autour du gardien de foot belge de Chelsea.

>> A voir: le clip de "Thibaut Courtois"

 

Du point de vue du genre, la position de la rappeuse est intéressante. Son concept de "jolie garce" est un retournement du stéréotype de la belle femme noire. Certains hommes voudraient en faire leur objet sexuel exotique ? Elle utilisera son pouvoir de séduction pour leur faire faire ce qu’elle veut. La "jolie garce" est sa vision de la femme entrepreneuse, impitoyable, jamais soumise à quelconque homme.

Par ailleurs, dans la continuité de cette liberté assumée, elle ne répète pas la distinction sexiste "pute ou sainte", trop souvent exprimée dans notre société. Dans "Qui te suivra ?" par exemple, Shay dit: "Paraît que t’es pas une meuf bien, qu’est-ce qu’on s’en bat les… ". Comprenez "Qu’est-ce qu’on s’en fout."

Si Shay ne vend pas encore des dizaines de milliers de disques, elle est écoutée des millions de fois sur les plateformes de streaming. Ses vidéoclips aux looks originaux sont également visionnés en boucle sur sa chaîne Youtube. Ce qui laisse présager un bel avenir à la rappeuse belge, qui pourrait bien confirmer cette année.

>> A voir: le clip de "PMW"

 

Textes: Geos

Réalisation web: Olivier Horner

Geos présente chaque mercredi sa chronique 100% rappeuses "Quoi d’neuf, meuf ?", dans Downtown Boogie sur Couleur 3.

La rappeuse lausannoise La Gale. [Alexandre Chatton - ]
Downtown Boogie - Publié le 08 mars 2017