Modifié le 14 février 2018

"La Mort de Fernand Ochsé", de la légèreté à la tragédie

Benoît Duteurtre
Benoît Duteurtre: "La Mort de Fernand Ochsé" Versus-lire / 37 min. / le 13 février 2018
Dans "La Mort de Fernand Ochsé" (Ed. Fayard), Benoît Duteurtre retrace le parcours de Fernand Ochsé, protagoniste de la scène parisienne durant la première moitié du 20e siècle. Avec comme point du fuite, la mort de celui-ci en déportation.

Fernand Ochsé, c’est un nom qui aujourd’hui est tombé dans l’oubli. Issu d’une famille juive aisée, il fut un acteur discret de la scène artistique parisienne de la "Belle Epoque" puis des "Années folles". Compositeur, décorateur, peintre, metteur en scène et collectionneur d’objets rares, ce dandy aux allures proustiennes a fréquenté tous ceux qui ont compté dans le monde de la création durant la première moitié du 20e siècle. Parmi eux, son grand ami et protégé Arthur Honegger.

Arthur Honegger en 1928

Je n’ai jamais entendu une œuvre nouvelle écrite par moi sans me demander : "Qu’en aurait pensé Fernand ?"

Extrait de "Je suis compositeur" d'Arthur Honegger

Benoît Duteurtre a remarqué le nom de Fernand Ochsé il y a une quinzaine d’années pendant qu’il rédigeait un ouvrage sur l’opérette, genre musical qu’il met en lumière chaque samedi sur les ondes de France Musique.

"Quand j’ai découvert qu’Ochsé était mort à Auschwitz alors que toute sa vie avait été tournée vers les plaisirs de la musique, de la peinture et du théâtre, j’y ai vu un contraste vertigineux, confie l’auteur. Et j’ai voulu mettre en évidence le côté lumineux de sa vie, ne pas le laisser enfermé dans ce destin tragique qui lui a été imposé".

Les biens de l’artiste spoliés

Malheureusement, il reste très peu de traces d’Ochsé et de son influence majeure sur la scène artistique de son temps. Après sa fuite en zone libre puis son arrestation, tous ses biens ont été spoliés, la plupart de ses partitions ont disparu. Ne subsistent essentiellement que des évocations retranscrites par ceux qui l’ont côtoyé, à commencer par Reynaldo Hahn l’ami fidèle.

C’est pourquoi le livre de Benoît Duteurtre prend la forme d’une enquête réunissant des fragments disparates: souvenirs, mémoires et documents iconographiques. Un travail au long cours qui a conduit l’auteur à rencontrer les derniers témoins vivants, proches d’Ochsé. On y trouve notamment les souvenirs lointains de la comédienne Gisèle Casadesus dont le père, le chef d’orchestre Henri Casadesus, recevait régulièrement Ochsé dans l’appartement familial.

Fusion des genres

Enquête certes, mais pas seulement. Fidèle à son esthétique, Benoît Duteurtre pratique volontiers la cohabitation des genres à l’intérieur d’un même livre. Ainsi, "La Mort de Fernand Ochsé" possède une dimension critique dans laquelle l’auteur tient des propos très tranchés concernant l’histoire de l’art et le contexte politique de l’époque.

Enfin, celui-ci parsème son livre de scènes romanesques, reconstitutions historiques documentées dans lesquelles il laisse libre cours à son imaginaire. La soirée d’art total (de performance transdisciplinaire dirait-on aujourd’hui) organisée par le jeune Fernand en 1908 suffit à attester le talent du romancier.

Passeur de talent

Dans son livre, Benoît Duteurtre mentionne à plusieurs reprises l’ascendance d’Ochsé sur l’avant-garde musicale de l’entre-deux-guerres, plus particulièrement sur le Groupe des Six auquel était rattaché Arthur Honegger. "Il y a chez cette avant-garde un mélange de modernité et de goût de la frivolité certainement inspiré par Fernand Ochsé, lui qui était un fou d’Offenbach et un passeur de talent" s’enthousiasme l’auteur. Un enthousiasme qui ferait presque oublier le point de fuite de son livre : la disparition brutale de l’artiste dans le dernier convoi parti pour Auschwitz peu avant la Libération.

Benoît Duteurtre

Fernand Ochsé est mort deux fois : d’abord à Auschwitz où l’avait jeté le délire de persécution nazi ; puis après la guerre, quand tout ce qu’il avait porté si haut fut regardé comme insignifiant.

Extrait de "La Mort de Fernand Ochsé" (Editions Fayard), de Benoît Duteurtre

A la mort d’un esprit brillant qui consacra sa vie aux arts et à l’érudition, Benoît Duteurtre superpose une autre disparition. Celle de l’opérette. Un genre musical condamné par Vichy puis méprisé par une nouvelle avant-garde qui s’imposa dès les années 1950.

Jean-Marie Félix/jd

Benoît Duteurtre, "La Mort de Fernand Ochsé" (Ed. Fayard)

Publié le 14 février 2018 - Modifié le 14 février 2018