Pile de livres.

L'histoire de l'Académie en sept épisodes clés

Publié le 29 octobre 2017 - Modifié le 06 novembre 2017

Prix Goncourt, ses couacs, ses polémiques, ses scandales

- Le prestigieux prix littéraire a été décerné le 6 novembre à Éric Vuillard pour "L'ordre du jour" (Ed. Actes Sud). Créé par le testament d'Edmond de Goncourt en 1892, il a été décerné pour la première fois en 1903. Le prix assure à ses récipiendaires un fort tirage et une notoriété importante.

- En plus de 100 ans, le Goncourt a connu quelques couacs mémorables, suscité de nombreuses polémiques, soulevé quelques indignations ou des joies profondes et a été le théâtre de quelques mini-scandales. Tous ces aléas font partie de la légende.

- Marguerite Yourcenar, Apollinaire ou Colette sont parmi les oubliés de cette Académie de "gendelettres" comme le disait Céline, qui n'a jamais été primé. Malgré ses ratés, le Goncourt reste un rendez-vous important de la vie littéraire. Il fait vendre et fait lire. Qui dit mieux?

Proposition et texte: Marie-Claude Martin.

  • 1919 - Proust élu contre Dorgelès

    Le mondain contre le combattant

    La littérature doit-elle rendre compte du monde et de ses horreurs ou est-elle au dessus de l'actualité, aussi tragique soit-elle? C'est la question que se posent les jurés du Goncourt en 1919, alors que la guerre vient de se terminer.

    D'un côté, Roland Dorgelès, journaliste engagé volontaire qui commence à écrire "Les Croix de Bois", en 1918, à partir de notes prises sur le vif et de la correspondance adressée à sa maîtresse et à sa mère. Ce roman pacifiste décrit le quotidien des poilus. C'est son chef-d'oeuvre.

    De l'autre, Marcel Proust qui poursuit obstinément sa recherche et qui vient de publier "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" chez Gallimard. L'écrivain, déjà malade mais toujours mondain, a beaucoup oeuvré pour l'obtenir.

    Place aux vieux

    Par six voix contre quatre, Marcel Proust remporte le prix.

    L'affaire déchaîne la presse de gauche qui titre "Place aux vieux!" (Proust a 48 ans) et qui aurait préféré célébrer un combattant plutôt qu'un "écrivain aussi hermétique que Mallarmé". D'autant que le lauréat doit beaucoup à son principal soutien, Léon Daudet, figure très controversée, monarchiste, antidreyfusard et figure de l'Action française, mais formidable découvreur de talents. L'histoire donnera raison à ses choix esthétiques et littéraires.

    >> A écouter une archive rare de 1954 avec la gouvernante de Marcel Proust qui parle de la vie quotidienne de l'écrivain:

    Marcel Proust a reçu le Prix Goncourt en 1919 pour "A l'ombre des jeunes filles en fleur", second volume de sa série "A la recherche du temps perdu".
    Emission sans nom - Publié le 01 avril 1954

    Roland Dorgelès obtient néanmoins le prix Femina et deviendra plus tard membre de l'Académie Goncourt.

    M. Roland Dorgelès a, sans doute, beaucoup de talent; il sait peindre et animer, il est coloriste, il a de la verve et de l'humeur, de l'âpreté, de la crudité, le don du rire et le don des larmes.

    Critique du journal Le Figaro du 20 avril 1919.
     

  • 1947 - L'affaire Guitry

    Un vrai faux Goncourt

    En 1939 Sacha Guitry est élu membre de l'Académie Goncourt. Il en sortira en 1948. Son arrestation à la Libération pour "intelligence avec l'ennemi", puis son non-lieu en 1947, ne sont pas la cause directe du scandale.

    Sacha Guitry, le 28 juin 1939, jour de son élection à l'Académie Goncourt, et pendant le tournage de son film "Ils étaient neuf célibataires".
    Sacha Guitry, le 28 juin 1939, jour de son élection à l'Académie Goncourt, et pendant le tournage de son film "Ils étaient neuf célibataires". [AFP]

    Ce qui déclenche les hostilités avec le Goncourt, c'est le refus de Sacha Guitry et de son ami René Benjamin, d'entériner l'élection de l'écrivain André Billy, irréprochable pendant la guerre et qui a souvent éreinté Guitry dans ses écrits. En 1944, le Comité national des écrivains, organe de la Résistance littéraire créé en 1941 sur l'instance du Parti Communiste, exclut donc les deux "dissidents".

    Ridiculiser l'Académie

    L'ambiance est tendue. Par provocation, Guitry et Benjamin lancent un prix parallèle en 1947, "le prix Goncourt hors Goncourt", même date, même bandeau rouge, même graphie. Ils priment "Salut au Kentucky" de Kléber Haedens, alors que l'Académie sacre Jean-Louis Curtis.

    Cette "plaisanterie" coûtera tout de même 700'000 francs de dommages et intérêts à Guitry qui, par mesure de rétorsion, retira de son testament l'Académie Goncourt à qui, dans un premier temps, il avait légué son appartement et tous ses biens.

  • 1951 - Le refus de Julien Gracq

    Orgueil ou préjugé?

    Refuser un prix, est-ce de l'orgueil ou de l'intégrité? Probablement les deux. L'affaire Julien Gracq l'illustre à merveille.

    Avant même d'être cité pour le Goncourt, l'auteur du "Rivage des Syrtes" fait publiquement savoir qu'il refusera le prix. Il vient d'écrire "La littérature à l'estomac", un pamphlet dans lequel il regrette qu'on s'intéresse plus à l'auteur qu'à ses livres et qui dénonce les préjugés de la critique.

    Julien Gracq, lauréat du prix Goncourt 1951, le 3 décembre 1951, à Paris. L'écrivain l'a refusé.
    Julien Gracq, lauréat du prix Goncourt 1951, le 3 décembre 1951, à Paris. L'écrivain l'a refusé. [AFP]

    Mais l'Académie le prime quand même. Parce que c'est le meilleur roman de l'année, mais aussi pour mettre dans l'embarras celui qui ne cesse de dénoncer l'incompétence des jurys littéraires.

    C'est d'ailleurs le malicieux Raymond Queneau qui l'annonce aux journalistes réunis au restaurant Drouant:

    Le prix est décerné au "Ravage" de Sartre, par Julien Green!

    Le farceur Raymond Queneau pour annoncer le lauréat 1951.

    Stupeur des journalistes...

    Oh! pardon: au "Rivage des Syrtes", de Julien Gracq!

    Raymond Queneau annonçant le prix Goncourt.
     

    Pris au piège

    Julien Gracq, devenu un véritable people en 24 heures, campe sur ses positions, tandis que son éditeur José Corti, refuse d'habiller les volumes du "Rivage des Syrtes" de la traditionnelle bande "Prix Goncourt".

    Quelques 110'000 exemplaires du roman seront vendus la première année et seulement 175 la deuxième. De quoi conforter l'opinion de Gracq: cette contre-performance est bien la confirmation du caractère artificiel des prix!

    >> A écouter une archive rare de la RTS (1951) "Le Goncourt malgré lui" ou l’interview manquée de Julien Gracq: 

    Le Goncourt 1951 est attribué à Julien Gracq pour son ouvrage "Le Rivage des Syrtes". L'auteur refusera cette récompense, dénonçant la commercialisation de la littérature de l'époque.
    Rentrée littéraire 2013 - Publié le 05 septembre 2013

    Accepter le prix mais pas le tralala

    Simone de Beauvoir pensait avoir le prix Goncourt en 1943 pour "L'Invitée", elle l'aura onze ans plus tard, en 1954, pour "Les Mandarins"
    Simone de Beauvoir pensait avoir le prix Goncourt en 1943 pour "L'Invitée", elle l'aura onze ans plus tard, en 1954, pour "Les Mandarins" [Lipnitzki - Roger-Viollet]

    Autre grande boudeuse, Simone de Beauvoir. Certaine d'obtenir le Goncourt en 1943 pour "L'Invitée" - elle s'était même acheté une robe pour l'occasion - elle se voit préférer in fine Marius Grout, tombé dans l'oubli depuis. Alors quand le jury se décide à la consacrer en 1954 pour "Les Mandarins", Simone de Beauvoir accepte le prix mais refuse d'aller le chercher et de se prêter au jeu des médias.

    Décerné mais pas attribué

    En 1960, l'Académie est confrontée à un autre cas de figure. Elle décernera son prix mais ne l'attribuera pas. Objet de la polémique, l'auteur de "Dieu est né en exil", l’écrivain roumain d’expression française Vintila Horia qui se révèle être un exilé anti-communiste et pronazi. Dans une volonté d'apaisement, l'auteur y renoncera et ne fera plus jamais parler de lui.

  • 1975 - L'affaire Ajar

    La mystification littéraire

    C'est la plus belle imposture de l'histoire des Goncourt et peut-être même de la littérature. En 1975, l'Académie prime "La Vie devant soi" d'Emile Ajar. Mais qui est cet auteur? Pendant plusieurs années, c'est un des neveux de Romain Gary, Paul Pavlowitch, qui joue le rôle de l'heureux lauréat auprès des éditeurs et des médias, dont un mémorable "Apostrophes" en juillet 1981.

    Bernard Pivot avec le neveu de Romain Gary, Paul Pavlowitch, qui devait personnifier l'écrivain Emile Ajar, le 3 juillet 1981 sur le plateau d'"Apostrophes".
    Bernard Pivot avec le neveu de Romain Gary, Paul Pavlowitch, qui devait personnifier l'écrivain Emile Ajar, le 3 juillet 1981 sur le plateau d'"Apostrophes". [Georges Gobet - AFP]
     

    La supercherie ne sera révélée que cinq ans plus tard dans "Vie et mort d'Emile Ajar", signé Romain Gary qui pousse très loin le raffinement de sa propre mise en scène.

    >> A voir l'émission "Apostrophes" dans laquelle le mystère Ajar est enfin éclairci:

     

    Son manuscrit-confession est envoyé chez l'éditeur le 30 novembre 1980 et publié le 2 décembre, soit le lendemain de son suicide. La dernière phrase du livre?

    Je me suis bien amusé. Au revoir et merci.

    La dernière phrase du livre "Vie et mort d'Emile Ajar", écrit par Romain Gary
     

    C'est ainsi qu'il est le seul écrivain à avoir obtenu deux fois le prix Goncourt, ce qu'interdit le règlement. La première fois, c'était en 1956 pour "Les Racines du ciel", roman symphonique et visionnaire.

    >> A écouter la série d'émissions sur les multiples identités de Romain Gary:

    Romain Gary (1914-1980), écrivain français. Paris, 2 mai 1974.
    L'humeur vagabonde - Publié le 12 septembre 2015
     

  • 1984 - Et Duras est arrivée...

    La revanche des femmes

    L'Académie Goncourt a souvent "oublié" les femmes. Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Violette Leduc, Amélie Nothomb, Albertine Sarrazin ou Colette n'ont jamais été primées, même si cette dernière a été élue à l'unanimité en 1945 pour siéger à l'Académie, avant de la présider de 1949 jusqu'à sa mort en 1954.

    Avant elle, Judith Gautier fut la première femme à entrer à l'Académie, en 1910. Orientaliste chevronnée, amie des avant-gardes littéraires et wagnérienne accomplie, elle remplace Jules Renard qui disait d'elle:

    C'est une vieille outre noire, mauvaise et fielleuse, couronnée de roses comme une vache de concours.

    Jules Renard évoquant Judith Gautier, première femme à siéger à l'Académie Goncourt

    La première lauréate

    Bref, pour en finir avec son image de vieux macho et lancer un message à la Résistance, l'Académie Goncourt prime en 1944 Elsa Triolet pour "Le premier accroc coûte 200 francs".

    Le perfide Léautaud n'est pas tendre avec elle: "Les Goncourt ont fait coup triple: la dame Triolet est russe, juive et communiste. C'est un prix cousu de fil rouge".

    >> A voir une archive de la RTS avec Elsa Triolet en 1961:

    Elsa Triolet
    Préface - Publié le 23 novembre 1961
     

    >> A écouter un portrait de Marguerite Duras réalisé par "le Journal du matin":

    L'affiche du film "L'Amant" (1992) de Jean-Jacques Annaud, adapté du livre de Marguerite Duras, primé par le Goncourt.
    Le Journal du matin - Publié le 08 août 2014

    Alors, en 1984, quand Marguerite Duras est sur la liste avec "L'Amant", qui plus est avec une maison d'édition qui n'a jamais été primée (Minuit), le jury n'hésite pas.

    Voilà un prix qui fait oublier les ratages du Goncourt; qui célèbre une femme devenue populaire, notamment grâce à son passage chez Bernard Pivot; qui répare une occasion manquée (Duras était sur la liste en 1950 avec "Un Barrage contre le Pacifique") et qui prime un roman déjà plébiscité par le public.

    "L'Amant" reste à ce jour le plus gros succès commercial des Goncourt et des éditions de Minuit.

    >> A voir: "L'entretien de la mort qui tue" avec Marguerite Duras

  • 2002 - Le sacre Quignard

    La colère de Jorge Semprun

    En 2002, le jury du Goncourt surprend avec un choix à la fois audacieux et très exigeant. Il prime "Les ombres errantes" de Pascal Quignard, premier tome d'un ensemble qui s'annonce infini intitulé, "Le Dernier Royaume". Ce n'est ni un essai, ni un roman, pas d'avantage une autobiographie, et pas non plus de la poésie. On peut penser à Montaigne ou Pascal.

     

    Pascal Quignard, lauréat du prix Goncourt 2002, répond aux questions des journalistes, le 28 octobre 2002, à Paris.
    Pascal Quignard, lauréat du prix Goncourt 2002, répond aux questions des journalistes, le 28 octobre 2002, à Paris. [François Guillot - AFP]

    Un juré qui se désolidarise de ses pairs

    Pour Pascal Quignard, "c'est une joie inespérée". Pour Jorge Semprun, c'est une totale imposture. Il se désolidarise de ses collègues et fait savoir sa colère devant les médias.

    Le problème, c'est que ce livre n'ouvre aucune voie littéraire nouvelle. (...) Tout cela est finalement très parisien, très parisianiste, chic et chiqué.

    Jorge Semprun, concernant le Goncourt 2002
     

    Pourquoi une telle colère? Elle remonte à une vieille querelle politique.

    Pascal Quignard était proche d'un petit groupe réunissant Marguerite Duras, Dyonis Mascolo, Louis-René des Forêts, Claude Roy et Pierre Antelme, des intellectuels de gauche, au mode de vie plutôt libertaire. Or, ce petit groupe s'était juré de ne plus jamais serrer la main de Jorge Semprun, à l'origine de leur exclusion du Parti communiste.

    Quignard, bien plus jeune que ses aînés, l'avait peut-être oublié. Pas Jorge Semprun.

    >> A lire aussi: Les secrets du Goncourt avec son "onzième juré"

  • 2010 - Houellebecq (enfin) primé

    Le bonheur du consensus

    Michel Houellebecq assailli par les journalistes après l'annonce du Goncourt, le 8 novembre 2010, pour "La Carte et le Territoire".
    Michel Houellebecq assailli par les journalistes après l'annonce du Goncourt, le 8 novembre 2010, pour "La Carte et le Territoire". [Fred Dufour - AFP]
     

    C'est la réunion de l'offre et de la demande. L'Académie a des problèmes d'image, Michel Houellebecq aussi. On juge la première académique et le second ingérable. Ensemble, ils optimisent leur potentiel. Lui a besoin d'accéder à de meilleures ventes, les dix jurés ont besoin d'effacer leur traumatisme historique: avoir raté "Le Voyage au bout de la nuit" de Céline.

    En 1998 et 2005 déjà

    Car Michel Houellebecq a déjà été recalé deux fois. En 1998 pour "Les Particules élémentaires"; la seconde pour "La possibilité d'une île" en 2005.

    En 2010, l'Académie a compris la leçon. D'autant qu'elle s'est dotée d'un nouveau règlement. Ses membres ne peuvent exercer au-delà de 80 ans, ne doivent pas être rémunérés par des maisons d'édition et sont tenus à assister aux réunions annuelles.

    Critique unanime

    >> A regarder, l'émotion brouillonne de Michel Houellebecq, lauréat 2010:

    Michel Houellebecq profondément heureux
    L'actu en vidéo - Publié le 08 novembre 2010

    "La Carte et le territoire", roman où l'écrivain se met en scène dans un grand éclat de rire, teinté de mélancolie, "vitrifie" la rentrée littéraire, c'est-à-dire qu'elle écrase tous ses concurrents. La critique est également unanime. Seul bémol dans ce concert de louanges, Tahar Ben Jelloun juré du Goncourt qui, dans une tribune du quotidien italien "La Repubblica", démolit minutieusement le livre.

    Record de vitesse

    Bref, tout est là pour que le miracle se produise. Le suspense est de courte durée: Michel Houellebecq est élu en 1 minute et 29 secondes exactement!

    Et l'heureux lauréat, le solitaire à tendance misanthrope, provoque une émeute à son arrivée à Drouant, presque comme une star de rock. Le Goncourt, c'est sûr, a bien rajeuni.

  • Crédits

    Proposition et textes: Marie-Claude Martin

    Un grand format réalisé avec la collaboration de l'équipe de RTS Archives

    Réalisation web: Mélissa Härtel et Miruna Coca-Cozma

    Octobre 2017