Hiroshima mon amour

Le film culte d'Alain Resnais raconte une histoire mêlant la mort, la honte, le déshonneur, l’horreur et l’amour.

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"Hiroshima, mon amour", film culte d’Alain Resnais, est sorti en 1959. Il raconte la rencontre d’une Française et d’un Japonais à Hiroshima qui vivent 24 heures de passion. C'est un film sur les cendres de l’amour, à l’esthétique vibrante et aux dialogues théâtraux, en parfait contrepoint avec l’histoire de la guerre.

Pour ce film, Alain Resnais travaille avec Marguerite Duras qui signe le scénario et les dialogues.

Il est tourné sur place, au Japon, 14 ans après la guerre, 14 ans après les 200'000 morts dûs à l’explosion de la première bombe atomique du 6 août 1945 larguée par les Américains sur la ville japonaise d'Hiroshima.

"Hiroshima mon amour" participe, comme "Nuit et Brouillard", au devoir de mémoire, mais surtout, le film révolutionne les codes narratifs. A l’aube de la Nouvelle Vague, le film de Resnais apparaît alors comme un manifeste retentissant.

Il fait d’ailleurs scandale à sa sortie et est traité d’antiaméricanisme et d’antipatriotique.

>> A voir: la bande annonce de la version restaurée du film

Synopsis

En août 1957, le temps d’une nuit, d’une journée et d’une soirée, une jeune femme française va vivre une histoire d’amour avec un architecte japonais.

>> A voir: la scène d'ouverture du film (extrait)

La jeune femme est une actrice, venue au Japon pour les besoins d’un tournage international sur Hiroshima, la ville et ses victimes et les dégâts de la bombe atomique.

Pendant 24 heures, le couple va s’aimer et la femme va revivre, le temps de cette union, son premier amour pendant la guerre. Amourachée d’un Allemand, elle a été tondue à la Libération et a vécu recluse, dans la cave familiale à Nevers en France, le temps que ses cheveux repoussent.

Elle ne peut en ressortir qu’un jour d’été, celui qui verra le ciel japonais s’illuminer sous les bombes atomiques. Les souvenirs douloureux d’hier se superposent alors au quotidien de la ville martyr.

Mais l’amour naissant apaise le passé. L’amant devient confident. Lui, lui parle de sa vie et lui rappelle qu’elle n’a rien vu à Hiroshima.

Alain Resnais et Marguerite Duras

A l’origine, Antoine Dauman, producteur de "Nuit et Brouillard", le dernier court-métrage d'Alain Resnais qui traitait des camps de concentration, lui commande un documentaire sur la bombe atomique.

Alain Resnais est très enthousiaste. Il se lance dans le projet, travaille quelques mois sur le sujet mais la portée documentaire qui est demandée lui paraît vite insupportable. Il existe déjà des films japonais traitant de la catastrophe d’Hiroshima. Il lui paraît inutile de refaire la même chose.

Il renonce au projet en tous cas dans la forme. Car derrière le documentaire peut se profiler une œuvre de fiction. Un long-métrage avec des anti-héros. Il demande à ses producteurs s’il peut travailler avec Marguerite Duras dont il admire le monde romanesque. Il lui présente le projet comme "une histoire d’amour où l’angoisse atomique ne serait pas absente".

La guerre, si présente au quotidien, ne serait ici que prétexte. "La guerre est entrée elle-même dans le sujet sans que le film soit pour autant à thèse ou pacifiste", souligne Alain Resnais.

"Comme l’indique le titre, Hiroshima représente ce drame collectif face à l’histoire singulière et privée d’une jeune femme de Nevers."

Alain Resnais, réalisateur

L'écrivaine Marguerite Duras en 1960. L'écrivaine Marguerite Duras en 1960. [Jean-Régis Roustan - Roger-Viollet / AFP] Marguerite Duras accepte. Elle écrira le scénario du film. Avec elle, le cinéaste a trouvé son alter ego de plume. Ensemble, ils vont travailler sur cette histoire particulière, très littéraire, peu littérale, sans réels héros. Ensemble, ils vont tisser une action dramatique basée sur la mémoire et l’oubli.

Alain Resnais est l'un des acteurs du Nouveau cinéma, Marguerite Duras, l'une des actrices du Nouveau roman. Ils ne pouvaient que travailler ensemble. Ils sont de la même génération, elle de 1914, lui de 1922.

Alain Resnais et Marguerite Duras sont en constantes conversations et échanges épistolaires. C’est d’ailleurs par lettres que se feront les derniers réglages du scénario quand Resnais sera au Japon et Duras en France.  "Faites de la littérature, oubliez la caméra", lui glisse le réalisateur. Car ce qu’il veut faire, c’est trouver, dans son film l’équivalent de la lecture au cinéma.

"Nous avons voulu faire un film sur l'amour. Nous avons voulu peindre les pires conditions de l'amour, les conditions les plus communément blâmées, les plus répréhensibles, les plus inadmissibles. Un même aveuglement règne du fait de la guerre sur Nevers et sur Hiroshima."

Marguerite Duras, scénariste

Tournage

En juillet 1958, le scénario n’est pas encore définitif. Alain Resnais se rend au Japon pour effectuer ses repérages, et choisir son acteur principal. Emmanuelle Riva est déjà engagée.

L'acteur japonais Eiji Okada est sélectionné par Resnais qui l’a vu dans un film à Paris. Il est l’acteur parfait. Il n’est pas trop typé. Resnais ne veut pas jouer la carte de l’exotisme dans l’amour des deux amants. Il écrit à Marguerite Duras qu’il trouve que l’acteur est un peu petit, trapu, avec des mains sans beauté particulière. Mais qu’il a un regard intelligent, un jeu varié et précis, un sourire très sympa. Il gifle très bien et sait embrasser western-style.

Le réalisateur Alain Resnais dans les années 1960. Le réalisateur Alain Resnais dans les années 1960. [Pierre Toussaint - AFP] Le 20 aout 1958, Alain Resnais écrit à Marguerite Duras: "J’ai achevé samedi dernier le découpage du film. Une semaine juste pour établir un découpage, c’est évidemment parfaitement déraisonnable – pas moins sans doute qu’écrire un scénario en deux mois ou envisager de tourner la partie Hiroshima en un mois. Mais je me dis que c’était ça ou rien".

Quand Alain Resnais arrive au Japon, il s’émerveille en voyant que tout coïncide avec le scénario de Marguerite Duras. Pourtant, elle a tout inventé.

Resnais prend contact avec les autorités et les producteurs japonais. Il veut tourner dans les lieux réels, la place de la Paix, le musée. Mais on lui refuse quelques lieux: la gare, car ça peut gêner des voyageurs, un hôtel, car ça peut gêner des clients.

Il finit par jeter son dévolu sur le New Hiroshima Hotel, le seul endroit où, pour lui, une Française peut habiter de manière vraisemblable. L’hôtel donne à la fois sur le Musée, la place de la Paix, le cénotaphe.

Et puis, Emmanuelle Riva arrive à Hiroshima. Le tournage peut commencer.

>> A voir: une scène du film "Hiroshima, mon amour"

L'actrice Emmanuelle Riva et l'acteur Eiji Okada dans le film "Hiroshima, mon amour". L'actrice Emmanuelle Riva et l'acteur Eiji Okada dans le film "Hiroshima, mon amour". [Keystone] Pendant le tournage, Alain Resnais donne assez peu d’indications à ses interprètes. Ce qu’il aime, et qu’il aimera tout au long de sa carrière, c’est laisser une certaine spontanéité de jeu. Donc pas ou peu de répétition. La seule chose qu’il leur demande c’est d’apprendre leur texte par cœur. Pour gagner du temps.

Toujours est-il qu’entre Emmanuelle Riva et Eiji Okada le courant passe bien. Ils sont heureux de tourner ensemble. Le réalisateur le remarque et le souligne. "Le couple formé par Okada et Riva est excellent dans le viseur". A croire qu’ils sentent qu’ils sont en train de tourner un film qui fera date.

Deux semaines suffiront pour tourner. Resnais trouve Emmanuelle Riva fatiguée. On suit le texte à la lettre.

Puis on va tourner à Nevers en France. Les images de la campagne française et de l’Occupation allemande seront superposées aux images de la bombe atomique et des malades de l’atome.

>> A écouter: L'émission "Travelling" consacrée au film

Eiji Okada et Emmanuelle Riva dans le film "Hiroshima, mon amour".
John Springer - Getty Images
Travelling - Publié le 21 janvier 2018
 

Sortie

Le film n’est pas sélectionné en cette année 1959 à Cannes. Le festival est encore hautement politique. Il ne faudrait pas choquer les Etats-Unis. Comme il ne fallait pas choquer l’Allemagne avec "Nuit et Brouillard". Pour des raisons diplomatiques donc, "Hiroshima mon amour" est écarté de la compétition.

Mais des voix s’élèvent pour défendre le film. Sur l’intervention de l’Association française de la critique de cinéma, on décide de projeter le film à Cannes, hors compétition. 

>> A voir: Emmanuelle Riva fait la promotion du film "Hiroshima mon amour" à Cannes en 1959 (archives INA)

Le réalisateur Claude Chabrol en 1961.

C’est le plus beau film que j’ai vu depuis 500 ans.

Le réalisateur Claude Chabrol, en larmes à la sortie de la projection du film "Hiroschima, mon amour"

Portrait non daté de Marcel Achard, auteur dramatique et président du jury à Cannes en 1959.

C’est de la merde.

Marcel Achard, président du jury à Cannes en 1959, à la sortie de la projection de "Hiroshima, mon amour"

L’accueil est très partagé. Resnais a osé montrer des corps d’amants nus en parallèle d’images authentiques d’Hiroshima et des conséquences de la guerre. Louis Malle, François Truffaut, Jean-Luc Godard et Henri-Georges Clouzot défendent le film.

"Hiroshima mon amour" trouve à partir de juin son public. Beaucoup plus large que prévu. Et "Hiroshima mon amour" entre dans la légende du cinéma. La Nouvelle Vague est là.

Crédits

Proposition et texte:

Catherine Fattebert

Réalisation web:

Andréanne Quartier-la-Tente

Références:

- Christophe Carlier, Marguerite Duras, Alain Resnais: "Hiroshima mon amour", Presses universitaires de France, 1er octobre 1994, 128 p.

- I.M.E.C. (Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine), Correspondances entre Marguerite Duras et Alain Resnais.

RTSCulture

janvier 2018