Schwizgebel, peintre magicien

A l'occasion du Cristal d'honneur remis par le Festival d'Annecy, retour en cinq mots-clefs sur la carrière du réalisateur suisse Georges Schwizgebel.

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Genevois d’adoption et Jurassien d’origine – Jurassien bernois pour être exacte, il naît à Reconvilier en 1944 –, Georges Schwizgebel produit ses films en solitaire depuis son modeste studio sis à Carouge.

Poussé par ses parents à s’inscrire aux Beaux-Arts, il préfère pourtant vite se lancer dans le graphisme – un "vrai métier", comme il dit. Mais le vrai métier se révèle finalement trop alimentaire: dès qu’il le peut, le futur cinéaste s’installe avec deux copains – Daniel Suter et Claude Luyet – dans un ancien atelier de cabinotier à Saint-Gervais. Nous sommes en 1970.

Quarante-sept ans et de nombreux prix plus tard, le Suisse remporte encore une fois les honneurs au festival d’Annecy. L’occasion de revenir sur le parcours de cet homme discret, un peu poète, un peu peintre, et surtout magicien du mouvement. Portrait en cinq mots-clefs.

Le trait

Georges Schwizgebel fait partie de ceux qui possèdent ce que l’on nomme une "patte". Immédiatement reconnaissables, ses œuvres ne sont que mouvement perpétuel, couleurs et textures se mêlant dans d’uniques plans-séquence.

>> A voir et à écouter: le décryptage de l'univers de Georges Schwizgebel par Izabela Rieben, productrice éditoriale RTS

Décryptage de l'univers de Georges Schwizgebel par Izabela Rieben, productrice éditoriale RTS
Culture - Publié le 16 juin 2017

Parfois, le travail de l’animateur se base sur la technique de la rotoscopie: à partir de prises de vue réelles, il reconstitue image par image les dessins qui s’animeront par la suite. Toutefois, dans la majeure partie des cas, l’intérêt du dessin réside pour Schwizgebel précisément dans son aptitude à s’émanciper de tout point de vue réaliste.

Finalement, la griffe Schwizgebel réside surtout dans sa capacité à faire danser la peinture.

La musique

Et pour faire danser la peinture, il faut de la musique. Ça tombe bien, chez Schwizgebel elle est omniprésente. On dit d’ailleurs de ce virtuose de l’image que ce n’est pas un grand bavard. C’est peut-être pour cela que ses films sont quasiment tous muets – ce qui comporte également l’avantage de les rendre facilement exportables. Un art universel, donc, où règne le langage des sons et du mouvement.

Quant à la musique, Schwizgebel la préfère classique – il avoue n’avoir toujours écouté que ça. C’est souvent elle qui constitue le point de départ de ses films : "J’ai assez souvent été inspiré par une musique, j’y attache pas mal d’importance, sans être musicien moi-même. Mais ça me donne l’idée d’un thème, c’est souvent une partie importante du film", déclarait-il à l’émission Viva.

Le cinéaste s’inspire souvent d’une musique existante pour composer ses images : "La course à l’abîme", par exemple, s’appuie sur "La damnation de Faust" de Berlioz.

>> A voir: "La course à l'abîme", par Georges Schwizgebel

« La course à l'abîme », court-métrage d'animation de Georges Schwizgebel (1992)
Culture - Publié le 16 juin 2017

D’autres fois, comme pour "Fugue" ou "L’homme sans ombre", ce sont les images qui préexistent, et les musiciens qui les "illustrent". Le cinéaste travaille ainsi souvent avec des compositeurs contemporains. Parfois d’ailleurs, la musique s’écrit en même temps que le film. "Le ravissement de Frank N. Stein" est ainsi l’œuvre commune du compositeur Michael Horowitz et du cinéaste.

>> A voir: Un extrait de l'émission Viva, avec l'interview croisée de Schwizgebel et de Horowitz et un extrait du film "Le ravissement de Frank N. Stein"

Extrait du court-métrage d'animation « Le ravissement de Frank N. Stein » et interview de Georges Schwizgebel (cinéaste) et de Michael Horowitz (compositeur)
Culture - Publié le 16 juin 2017
 

Parfois classique, dans "La course à l’abîme" ou "La jeune fille et les nuages", parfois populaire comme pour l’air d’accordéon de "78 tours", souvent expérimentale dans "Le ravissement de Frank N. Stein" ou "Le sujet du tableau", la musique est dans tous les cas intimement liée à l’image.

Non seulement au mouvement et à la fluidité des éternels plans-séquences de Schwizgebel, mais également au thème : "Pour le film "Le sujet du tableau", je suis parti de peintures existantes et j’ai demandé à Jacques Robellaz de faire une musique avec le même principe. C’est-à-dire de partir d’un opéra, d’un air connu et de faire des variations. Et puis il a réalisé autre chose, il a fait une musique personnelle, et après quelques corrections j’ai animé et monté le film sur sa musique."

Entre Schwizgebel et la musique, c’est donc une longue histoire d’amour. La nature faisant bien les choses, le mélomane a donné naissance à deux enfants musiciens, dont l’un particulièrement virtuose: Louis Schwizgebel-Wang, trentenaire en 2017, enchaîne, lui aussi, les prix depuis ses seize ans en tant que pianiste soliste.

>> A voir: Archive RTS de 2005, portrait de Louis Schwizgebel-Wang dans "Photos de famille"

Louis Schwizgebel-Wang, pianiste-prodige
Photos de famille - Publié le 16 mai 2005
 

Les mythes

Mais l’univers de Schwizgebel se nourrit aussi d’histoires et de fictions. Un monde influencé par de nombreux mythes, parfois à l’origine de ses créations, parfois y transparaissant en filigrane. Et ce, dès les débuts : le "Vol d’Icare", encore très éloigné du trait épais si caractéristique du cinéaste, retranscrivais déjà en lumière et en sons le mythe de l’ambitieux Grec.

Par la suite, Frankenstein, Cendrillon ou encore Faust s’inviteront dans l’œuvre de l’animateur. Avec un certain accent mis sur ce dernier thème : le pacte avec le diable traverse diverses œuvres du cinéaste, du "Sujet du tableau" (1989) à "L’homme sans ombre" (2004) en passant par "La course à l’abîme" (1992).

Une mise en images jamais trop explicative, puisque sans paroles, qui reste donc dans le registre du langage des poètes : l’évocation.

>> A voir: Extrait du film "Le vol d'Icare", par Georges Schwizgebel

Extrait du court-métrage d'animation « Le vol d'Icare », réalisé par Georges Schwizgebel (1974)
Culture - Publié le 16 juin 2017

L'artisanat

Poète, Georges Schwizgebel l’est assurément. Il n’en demeure pas moins un artisan convaincu – et convaincant. D’ailleurs, il n’a quitté son premier studio – installé dans un ancien atelier de cabinotier – que pour emménager dans un autre reliquat d’artisanat, ancien repaire de tonnelier cette fois-ci.

Travaillant en solitaire depuis ses débuts, l’homme tient dur comme fer à cette indépendance. Même si elle est synonyme d’une patience infinie : deux ans pour produire un court-métrage qui ne dépasse pas les dix minutes. Lorsque l’émission Viva dresse son portrait en 1990, le cinéaste a déjà vingt ans de carrière derrière lui ; mais il n’a produit, au total, "que" trente-cinq minutes de film.

Il faut dire que l’animation est un travail fastidieux : environ 6000 dessins ont été nécessaires pour réaliser "Le ravissement de Frank N. Stein", par exemple.

>> A voir: Extrait de l'émission Magellan, dans laquelle Schwizgebel explique son travail

Extrait de l'interview du cinéaste Georges Schwizgebel par l'émission Magellan en 1990
Culture - Publié le 16 juin 2017

Interrogé sur cet aspect par Viva, il répond : "Ça ne m’est jamais venu à l’idée qu’il fallait de la patience. C’est vrai qu’on met beaucoup de temps pour réaliser un film, mais c’est le contraire qui m’effraierait, de devoir terminer très vite."

Pour lui, le travail se transforme ainsi au fur et à mesure de sa réalisation : "Parce que quand on fait un film, toute la vie quotidienne a un rapport avec ce film. Les livres qu’on lit, tout ce qui se passe… et pendant ce temps, le projet évolue."

C’est sans doute pour cette raison que Schwizgebel n’a jamais voulu passer au numérique, ni sortir des formats courts. Le long-métrage l’aurait en effet obligé à engager une équipe, lui qui aime autant "n’exploiter personne" qu’être sans patron.

La modestie

Finalement, deux des principales caractéristiques de Georges Schwizgebel restent bien helvétiques : modestie et discrétion. Bien qu’il soit l’un des seuls chanceux à pouvoir complètement vivre de son art en Suisse, renonçant assez tôt à son job de "graphiste alimentaire", Schwizgebel reste simple et modeste. Il a d’ailleurs conscience d’être peu connu du grand public.

Pourtant, depuis le début de sa carrière, l’auteur a raflé de nombreuses récompenses. Du prix du cinéma suisse pour le meilleur court-métrage pour "La jeune fille et les nuages" en 2002, au Quartz du meilleur film d’animation pour "Erlkönig" en 2016, les statuettes se sont alignées sur ses étagères. En 2004, il revient même de Cannes avec l’unique palme suisse de l’année pour "L’homme sans ombre".

Le cinéaste suisse d'animation Georges Schwizgebel, avec une image issue de son film "Jeu", lors du 59e Festival de Locarno en 2006. "Jeu" était projeté hors compétition sur la Piazza Grande.
Le cinéaste suisse d'animation Georges Schwizgebel, avec une image issue de son film "Jeu", lors du 59e Festival de Locarno en 2006. "Jeu" était projeté hors compétition sur la Piazza Grande. [Martial Trezzini - Keystone]

Quant à Annecy, l’homme commence à connaître. Il est membre du jury en 2000, année où le festival lui consacre une vaste rétrospective. Mais c’est surtout là qu’il se découvre une vocation pour le cinéma d’animation, en 1963.

Cinquante-quatre ans plus tard, le voici couronné du Cristal d’honneur par le célèbre festival. Lui qui est désormais considéré comme l’un des plus grands cinéastes d’animation du monde.

>> A voir: Georges Schwizgebel reçoit le Prix du cinéma suisse 2002 pour le meilleur court-métrage avec "La jeune fille et les nuages"

Georges Schwizgebel reçoit le prix du cinéma suisse pour le meilleur court-métrage avec « La jeune fille et les nuages »
Culture - Publié le 16 juin 2017

Crédits

Textes et réalisation

Séverine Chave

Une dossier préparé avec l'équipe D+A - RTS Archives

 

RTS Culture - juin 2017