Modifié le 07 mars 2018

Alin Marthouret: "Les musées du monde entier sont remplis de faux"

Le peintre et ancien fossaire Alin Marthouret vit aujourd'hui en Ardèche.
VRAI - FAUX 1/5 - Une vie en trompe- lʹœil Vacarme / 26 min. / le 05 mars 2018
Les contrefaçons sont partout, dans l'art, dans les vins, dans les marchandises précieuses. Mais le faux est de plus en plus difficile à identifier parce que les faussaires deviennent de plus en talentueux.

"Les musées du monde entier sont remplis de faux". L'homme sait de quoi il parle. Des faux, Alin Marthouret en a fait des milliers. Il prétend même être l'auteur d'un Magritte, identifié comme faux il y a quarante ans, mais qui aujourd'hui passe pour un original. "Les faux deviennent des vrais avec le temps." Le faussaire ne dira pas le titre de cette toile, "une des plus connues", mais s'amuse de ce tour de passe-passe au micro de la RTS.

Céder à l'argent facile

Alin Marthouret a de la gouaille, et c'est de sa voix burinée qu'il raconte sa jeunesse rocambolesque. Après avoir suivi l'école Boulle de Paris qui lui a enseigné "tout ce qui sert à construire une cathédrale", le jeune Ardéchois, fils d'un bagnard anarchiste, cède aux sirènes de l'argent facile. Il a vingt ans, sait très bien imiter, notamment les documents officiels, et tient le pinceau avec talent.

On lui demande alors de fabriquer des faux. Des faux Monet, Derain, Soutine, Gauguin, Marquet, Dufy. "Utrillo était le plus aisé à contrefaire: il suffisait de ne pas savoir peindre et d'en faire beaucoup. Mais j'étais surtout spécialisé dans les dessins. Paradoxalement, la plupart des peintres dont j'ai fait les dessins ne dessinaient pas eux-mêmes".

>> Ecouter l'entretien du faussaire Fernand Legros à la Télévision suisse romande (1980):

Fernand Legros, un génial escroc ou un vrai marchand de tableaux.
Carrefour - Publié le 08 janvier 1970

C'est Fernand Legros, surnommé le "James Bond de l'art" ou "Le Cagliostro de la peinture" qui écoulera ces oeuvres sur un marché de l'art encore balbutiant, en faisant valoir de vrais certificats signés par les héritiers, des experts ou parfois même par l'artiste lui-même, comme Van Dongen qui, très âgé, authentifie une femme au chapeau qu'il n'a jamais peinte.

Des technologies pour traquer les faussaires

Mais ce qui était facile dans les années 60 l'est moins aujourd'hui. Les technologies pour traquer les contrefaçons se sont développées même si les connaissances des faussaires se sont, elles aussi, bonifiées. Comme l'explique Yann Walter qui dirige le SGS Art Services, un laboratoire d'analyses dédié à l'étude scientifique des oeuvres d'art, au Port Franc à Genève, une centaine d'oeuvres sont analysées chaque année. La mission de ce laboratoire: apporter des éléments tangibles, vérifiables, objectifs, pour permettre aux experts d'affiner leur diagnostique.

>> Ecouter le reportage réalisé dans le laboratoire d'analyses des oeuvres, au Port Franc de Genève:

Couverture et pages intérieures du carnet de dessins retrouvé "Vincent Van Gogh, le brouillard d'Arles".
JACQUES DEMARTHON - AFP
Vacarme - Publié le 06 mars 2018

Sur le nombre d'objets analysés, combien de faux? "En art, la question est complexe. Il y a plusieurs degrés d'authenticité d'une oeuvre. Une copie n'est pas un faux, par exemple", tempère Yann Walter, dont la partenaire scientifique travaille en ce moment sur un Van Gogh qui pourrait receler une construction sous-jacente. Comment en effet interpréter les retouches, les restaurations successives, le réentoilement ou les modifications apportés à un tableau?

L'expert concède tout de même:

On peut dire qu'entre 50 et 80 % des oeuvres que nous analysons dans notre laboratoire ne correspondent pas aux attentes de leurs propriétaires.

Yann Walter, responsable du laboratoire dédié à l'étude scientifique des oeuvres d'art, au Port Franc, à Genève

De faussaire à copiste officiel

Retour à Alin Marthouret. Arrêté dans les années 70, non pas pour avoir fabriqué de faux tableaux mais pour avoir braqué les Galeries Lafayette -"j'étais tombé dans le grand banditisme" - l'Ardéchois purge alors une peine de cinq ans de prison, peine allégée parce qu'il a sauvé la vie d'un gardien. Et c'est à la Santé qu'il découvre que la peinture est sa raison de vivre. Marthouret étudie l'histoire de l'art et obtient la permission de pratiquer sa passion en prison.

Aujourd'hui, il expose ses propres toiles ce qui ne l'empêche pas de poursuivre une carrière de copiste officiel. C'est d'ailleurs dans son atelier, en train de travailler sur un Klimt, que la RTS l'a rencontré.

Copier, c'est interpréter

Cet amoureux de Van Gogh, "le plus grand de tous" dit la différence entre un copiste et un faussaire. "La copie demande une discipline extraordinaire. On ne peut pas tricher. Il faut tout connaître des techniques de peinture, des matériaux et du support utilisés mais surtout se mettre dans l'état mental du peintre en train de faire son oeuvre. On ne fait pas un Gauguin comme un Modigliani. Copier, c'est être un interprète. Comme au théâtre, il faut aller au plus près et au plus juste de ce que l'artiste a fait".

L'activité est parfaitement légale, et chaque toile porte la mention copie conforme. "Un vrai ou une copie, qu'importe du moment où une oeuvre vous touche" conclut celui qui après s'être initié à toutes les techniques de la peinture, du XVIe siècle à aujourd'hui, revendique pour la sienne le terme "d'art brut".

Propos recueillis par Anouck Merz

Réalisation web: Marie-Claude Martin

Publié le 06 mars 2018 - Modifié le 07 mars 2018