Modifié le 12 janvier 2018

Les pamphlets antisémites de Céline doivent-ils être réédités?

Louis-Ferdinand Céline ne voulait pas que ses pamphlets antisémites soient republiés
Louis-Ferdinand Céline ne voulait pas que ses pamphlets antisémites soient republiés [© Lipnitzki - Roger-Viollet / Roger-Viollet/afp]
"Bagatelles pour un massacre" ou "L'Ecole des cadavres" sont des brûlots sans ambiguïté. Céline lui-même cherchait à les faire oublier. Gallimard a annoncé son intention de les republier avant de suspendre son projet. Mais la polémique demeure.

Faut-il rééditer les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline? Le débat n'est pas nouveau mais il a été relancé quand le magazine "L'Incorrect" a affirmé début décembre que "Bagatelles pour un massacre", "L'École des cadavres" et "Les beaux draps", des textes publiés entre 1937 et 1941, allaient être republiés par Gallimard courant 2018, avant de suspendre son projet.

>> A écouter: Gallimard suspend son projet de publication des pamphlets antisémites de Céline

Louis-Ferdinand Céline ne voulait pas que ses pamphlets antisémites soient republiés
© Lipnitzki - Roger-Viollet / Roger-Viollet/afp
La Matinale - Publié le 12 janvier 2018

Le "oui" du premier ministre français

Depuis, la polémique s'enflamme. Il a même été demandé au président de la République de prendre position. Prudent, Emmanuel Macron a laissé son premier ministre arbitrer: "Je n'ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais il faudra soigneusement l'accompagner", a-t-il déclaré au Journal du Dimanche. "Il y a d'excellentes raisons de détester l'homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l'écrivain, ni sa place centrale dans la littérature française" a-t-il poursuivi.

Sous le coup de la loi

Mais un pamphlet est-il forcément une oeuvre littéraire? Un appel à la haine peut-il avoir une valeur esthétique? Non, répond clairement Serge Klarsfeld, président de l'association Fils et filles de déportés juifs de France, qui estime que les textes antisémites de Céline sont "dangereux" et tombent "sous le coup de la loi". 

C'est un brûlot anti-juif, c'est un appel au meurtre.

Serge Klarsfeld, président de l'association Fils et filles de déportés juifs de France

Ceux qui militent pour la publication évoquent des textes qui ont une valeur historique importante et la liberté d'expression, donc celle de publier, même le pire.

Réaction de l'éditeur qui suspend le projet

Tout ce brouhaha agace Antoine Gallimard qui parle "d'hystérie": "Le livre pour l'instant n'existe pas, alors pourquoi cette polémique?" s'est-il défendu, interrogé mardi par l'AFP en marge de la Foire internationale du livre de New Delhi (Inde). L'éditeur a dénoncé "un procès d'intention". 

On n'a pas à pousser les éditeurs à s'autocensurer.

Antoine Gallimard, éditeur

Le même estime qu'il n'y avait aucune raison de ne pas publier, "car il y a bien pire": "Les livres bien pires ce sont les livres insidieux, dans lesquels il y a un antisémitisme rampant, qui ne dit pas son nom" a-t-il précisé depuis New Delhi.

Gallimard a finalement annoncé jeudi avoir suspendu son projet de publication. Antoine Gallimard indiquant qu'"au nom de ma liberté d'éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l'envisager sereinement".

Un appel à la haine

Le Consistoire central, l'instance de représentation religieuse du judaïsme français, première communauté juive d'Europe, estime qu'"il est moralement condamnable pour une maison d'édition française de participer à la réhabilitation de ces écrits", ce d'autant que l'on assiste depuis le début des années 2000 à "une forte résurgence de l'antisémitisme".

Ces textes constituent "une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste", a dénoncé de son côté le Conseil représentatif des institutions juives (Crif). Son président, Francis Kalifat a appelé les éditions Gallimard "à renoncer au projet de réédition de ces brûlots antisémites".

>>> A écouter, la chronique de Christine Gonzalez dans Vertigo: 

L'écrivain français Louis-Ferdinand Céline.
Roger-Viollet / AFP
Vertigo - Publié le 08 janvier 2018

Encadrer la publication

Dans un communiqué transmis à l'AFP le 20 décembre, Antoine Gallimard expliquait vouloir s'inspirer de "l'édition critique" des pamphlets céliniens, publiée au Québec en 2012 par la maison d'édition canadienne Éditions 8. "L'intention est d'encadrer et de replacer dans leur contexte des écrits d'une grande violence, marqués notamment par la haine antisémite de l'auteur", soulignait-il.

Comme les écrits de Céline tomberont dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l'écrivain en 1961) et qu'ils seront donc libres de droit, l'éditeur invoque sa responsabilité d'éditeur: plutôt que de republier n'importe comment, autant le faire dans les meilleures conditions. 

Les succès sulfureux

Les pamphlets de Céline ne sont pas interdits en France, mais n'ont pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'écrivain lui-même s'y opposait. Sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, a respecté son voeu jusqu'à ce qu'elle autorise récemment la publication de ces textes - qui, par ailleurs, peuvent être aisément consultés sur Internet. 

En octobre 2015, les éditions Robert Laffont avaient publié dans une édition critique le texte antisémite de Lucien Rebatet, "Les décombres", sans provoquer de remous. Les premiers 5000 exemplaires s'étaient écoulés dès le jour de la sortie. Les ventes dépassent aujourd'hui les 10'000 exemplaires.

Fayard devrait également publier une nouvelle version du "Mein Kampf" d'Adolf Hitler, mais "il n'y a pas de date de publication arrêtée", a prévenu l'éditeur interrogé par l'AFP. En Allemagne, où ce manifeste a été réédité (dans une édition critique) en janvier 2016, il est devenu un succès de librairie avec quelque 100'000 exemplaires écoulés.

afp/mcm

Publié le 11 janvier 2018 - Modifié le 12 janvier 2018