Des badauds regardent La Grand-Mère géante qui dort au BFM à Genève, 27 septembre 2017.

Enquête sur une success story

Publié le 28 septembre 2017 - Modifié le 29 septembre 2017

La "Saga des Géants", une tirelire pour Genève

- Dans toutes les villes où ils se sont produits, les Géants de la Compagnie nantaise Royal de Luxe ont rencontré la ferveur des populations.

- Succès populaire mais aussi économique, à l'image de Liverpool qui a tenté deux fois l'expérience avec des retombées inespérées sur le tourisme culturel.

- Pour Genève, la troupe nantaise a imaginé un spectacle fait sur mesure. D'un budget de 2,2 millions, fonds publics et surtout privés, l'événement devrait rapporter entre trois et sept fois plus.

David Glaser, Marie-Claude Martin avec RTSCulture, RTSinfo

  • Les Géants, c'est quoi?

    Rassembler les foules

    Née en 1979 à Toulouse, mais désormais installée à Nantes, la Compagnie Royal de Luxe a créé son premier géant en 1993 et visité 18 villes dans 11 pays, de Reykjavik (Islande) à Lisbonne (Portugal) et de Foulou (Cameroun) à Perth (Australie) ou encore Santiago (Chili). La tribu compte désormais dix géants, notamment un scaphandrier de 10 mètres de haut, un éléphant et une girafe.

    Pour Jean-Luc Courcoult, fondateur de la Compagnie Royal de Luxe, ce spectacle gratuit, et en plein air, est né d'un désir de conteur:

    Je voulais trouver un moyen de parler à une ville entière, de rassembler des foules autour d’une histoire qui les concerne. C’est comme ça que les géants sont apparus

    Jean-Luc Courcoult, fondateur de la Compagnie Royal de Luxe

    La Petite Géante qui va défiler dans les rues de Genève.
    La Petite Géante qui va défiler dans les rues de Genève. [Pascal Victor - ArtComArt]
     

    Ce sont ainsi près de 20 millions de spectateurs dans le monde entier qui ont pu rêver en suivant les déambulations et les contes narrés par ces géants spectaculaires et poétiques, dotés d'un vrai caractère, et manipulés par des dizaine d'humains en livrée de laquais, appelés des Liliputiens. Un voyage de Gulliver à deux pas de chez soi.

     

    Je pense que compte tenu de la montée des extrêmes dans le monde, et des maux qu'ils occasionnent, des nombreuses tensions entre états mais aussi de la crise des réfugiés et du réchauffement climatique, les gens ont envie de se retrouver ensemble.

    Gwenäelle Raux, productrice de la compagnie nantaise

     

  • Les Géants à Genève

    Les défis d'une ville

    Pour Genève, deux géants ont été sélectionnés: la Grand-mère, grande comme un immeuble de quatre étages, et la petite Géante, sept mètres à la toise. Il y a aussi une marmite et une fourchette géante.

    Des badauds regardent La Grand-Mère géante qui dort au BFM à Genève, 27 septembre 2017.
    Des badauds regardent La Grand-Mère géante qui dort au BFM à Genève, 27 septembre 2017. [Martial Trezzini - Keystone]
     

    Jean-Luc Courcoult a brodé une histoire genevoise pleine d'humour et de fantaisie qui va de l'Escalade au CERN, de la tradition horlogère au lac Léman qu'aspire un autre géant de la littérature, Gargantua.

    >> A lire : La "Saga des géants" débarque le 29 septembre dans les rues de Genève 

    Tom Darnal, l'un des musiciens des Géants, ancien de la Mano Negra, explique le choix musical: "On a beaucoup travaillé sur l'aspect médiéval de la ville de Genève. On a donc puisé dans un univers de musique épique évoquant les batailles."

    Longs préparatifs

    Il s'est passé quatre ans entre le premier coup de fil de Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, et La Saga des Géants à Genève. Ce spectacle, toujours pensé sur mesure, il faut le mériter.

    On doit convaincre le pouvoir politique, toutes les parties et ça prend du temps. A Londres, en 2006, les autorités nous avaient dit que c'était la première fois que tous les services de la ville étaient fédérés à ce point. A Genève, on sent cette envie commune. 

    Gwenaëlle Raux, productrice de la troupe nanaise

    Une étude de faisabilité a été nécessaire, notamment sur le trajet que doivent emprunter les deux Géantes.

    L'obstacle des rails du tram

    Contrairement au Havre - où Sami Kanaan et son équipe avaient découvert le spectacle - Genève n'a pas de larges boulevards. Impossible également de faire passer la parade sur les rails du tram ou de prendre le risque d'abîmer des arbres sur le chemin. La question de la sécurité est aussi fondamentale.

    >> A écouter "L'événement culturel de l'année "La saga des Géants" bientôt à Genève dans "Le 12h30":

    Jean-Luc Courcoult avec sa grand-mère géante à Nantes en juin 2014.
    Le 12h30 - Publié le 05 septembre 2017

  • Le tourisme culturel

    Les Géants, un cas d'école

    Le budget genevois de ce spectacle s'élève à 2,2 millions de francs, dont 400'000 francs apportés par les collectivités (Ville, associations des communes dont Anières). Le reste est pris en charge par des fonds privés et des mécènes.

    Mais par quel miracle un événement de cette ampleur, gratuit pour le public et sans marchandising, peut-il générer des bénéfices? Toutes les villes traversées par le spectacle ont pourtant constaté que les Géants étaient un accélérateur de croissance pour le tourisme culturel. Mais comment?

    Le boom de l'hôtellerie

    Premier effet, immédiat et statistiquement mesurable: le boom sur l'hôtellerie et de la restauration genevoise et environs. Plus généralement, ce week-end prolongé profitera aux commerces locaux qui resteront ouverts le dimanche.

    Bénéfices d'image

    Les vrais bénéfices se mesureront plus tard. Genève espère que les répercussions de ce spectacle ambitieux et populaire se feront sentir tout le long de l'année.

    Par la publicité mise en place pour leur arrivée, par la couverture médiatique importante, par les réseaux sociaux qui suivent les Géants dans chacune des villes qu'ils visitent et par le désir de ceux qui, découvrant Genève à cette occasion, auront envie d'y revenir.

    Comme c'est aussi la première fois que les Géants viennent en Suisse, la ville du bout du lac entend attirer un public alémanique et toucher la région Rhône-Alpes.

    Ambition culturelle

    Il faut un engagement à long terme. Pour que les villes puissent surfer sur l'impact des Géants, il leur faut accentuer leur offre culturelle. C'est un engagement sur le long terme

    David Martineau, adjoint au maire de Nantes, chargé des affaires culturelles

    Genève profitera donc de cette vitrine mondiale pour "vendre" quelques-uns de ses fleurons culturels: le Mamco, le musée de la Croix-Rouge, le musée d'ethnographie, mais aussi le côté plaisance de la ville avec son lac, ses parcs et ses montagnes à proximité.

    Genève ne s'en cache pas; elle espère devenir une capitale culturelle à la suite de cette manifestation unique en Suisse.

    >> À écouter: "La Saga des géants se met en marche vendredi à Genève" dans la Matinale de La Première:

    La vieille Géante de la Compagnie Royal de Luxe, ici à Nantes en 2014.
    La Matinale - Publié le 29 septembre 2017
     

  • Nantes, patrie des Géants

    Une ville créative et culturelle

    Première à profiter des Géants, Nantes, où réside la compagnie Royal de Luxe. La troupe de Jean-Luc Courcoult est un formidable produit d'appel pour cette ville de 600'000 habitants qui connaît un bel essor économique, grâce à son tourisme culturel.

    La dernière parade des Géants a permis d'évaluer l'impact économique de la Compagnie sur la région: un euro investit rapporte trois à quatre fois plus dans toute la filière touristique.

    David Martineau, adjoint au maire et attaché aux affaires culturelles
     

    On comprend mieux pourquoi Nantes offre entre 200 et 300'000 euros de subventions annuelles de fonctionnement à la troupe de Jean-Luc Courcoult. Et entre 600'000 et 1 million 400'000 francs pour ses créations, comme la fabrication de la fameuse grand-mère que l'on verra à Genève.

  • Liverpool, le double miracle

    Quand les spectacles des Géants triomphent

    Liverpool a reçu deux fois les Géants. En 2012, avec "L'0dyssée de la mer", un conte urbain dans le cadre de la commémoration du naufrage du Titanic. En 2014, avec un récit tournant autour de la première guerre mondiale. 

    Un succès, puis un triomphe

    Le premier spectacle, suivi par 800'000 spectateurs, a touché plus de deux millions de téléspectateurs via la BBC, générant 32 millions de livres, soit près de 42 millions de francs.

    Le second a battu tous les records: ce sont 46 millions de livres, soit près de 60 millions de francs, qui ont été récoltés par les acteurs de l'économie locale.

    Les chiffres en détail

    Comment la ville a-t-elle calculé? Liverpool s'est penchée sur l'édition de 2014 qui a dépassé le million de visiteurs. Elle a estimé à 19 livres (environ 25 francs) le montant moyen dépensé par un habitant de la région, et 107 livres (près de 140 francs) celui d'un visiteur extérieur. La ville a recensé 160'000 personnes qui n'étaient jamais venues.

    Même dans mes rêves les plus fous, je ne l'avais pas imaginé. Les retombées économiques autour du spectacle étaient les plus grosses jamais enregistrées dans ma ville.

    Joe Anderson, maire de Liverpool

    Par exemple, le quartier commercial (shopping, culture et sport) Liverpool One a pu attirer 17% de clients supplémentaires par rapport au même week-end, un an plus tôt. Les restaurants et bars de l' "Albert Dock" ont réalisé plus de 20% de chiffre d'affaires et les musées ont constaté une augmentation de 70% de leurs entrées. Sans parler des compagnies privées de transport: 25 à 71% selon le type de trains.

    Politique culturelle accessible à tous

    Enfin, les médias du monde entier se sont intéressés au spectacle de 2014, centenaire du début de la première guerre mondiale. Quelque 200 reportages dans le monde ont été comptabilisés.

    Liverpool, depuis 2012, a donc fait le choix de miser sur une politique culturelle accessible à tous.

    Un aéroport en croissance

    Claire McColgan, directrice du service culturel de Liverpool, espère continuer d'accroître le potentiel de l'offre de la ville avec un aéroport John Lennon qui progresse de manière exponentielle: 5 millions de voyageurs en 2006 contre 875'000 en 1998.

  • La ferveur au Chili

    Une présidente déjeune avec la Géante

    Au Chili aussi, on veut revoir les Géants.

    Carmen Romero, directrice du festival "Santiago a Mil" qui a fait venir Royal de Luxe en janvier 2010, se souvient que tout le pays a vécu et vibré autour de ces Géants.

    La retransmission de la parade à la télévision a joué dans ce sens. On célébrait les 200 ans de notre indépendance. Les Chiliens voulaient un théâtre de rue qui parle de l'humanité; ils se sont clairement identifiés à ces Géants

    Carmen Romero, directrice du festival «Santiago a Mil»

    La présidente a mangé avec la Géante

    La présidente Michèle Bachelet avait même fait le déplacement pour déjeuner avec la Petite Géante.

    Les audiences TV étaient tellement bonnes que la station a décidé de donner suite au phénomène en couvrant toutes les histoires qui ont découlé de la venue des Géants.

  • A Genève la culture est rentable

    Une étude le prouve

    La culture peut rapporter de l'argent. C'est le résultat de l'étude commandée par la ville et le canton de Genève. Étude menée par José Ramirez, économiste et professeur à la Haute École de gestion, de Genève.

    Presque 10% du PIB

    L'économie culturelle et créative représente 28'800 emplois (un peu plus de 7%) et presque 10% du Produit intérieur brut (PIB), ce qui équivaut à 4 milliards et demi.

    >> A écouter l'interview de l'économiste José Ramirez dans Forum:

    José Ramirez.
    Forum - Publié le 29 septembre 2017

    L'étude va à l'encontre du préjugé qui voudrait que ce secteur ne soit que demandeur de subventions publiques ou de fonds privés.

    Tirer profit des technologies

    Évidemment, le mode de production de ces différents secteurs sont différents. Si le spectacle vivant a une économie inchangée depuis des siècles, les secteurs comme la programmation ou le design tirent largement profit des progrès de la technologie, et peuvent même par la suite profiter directement à l'économie.

    Les Géants, une exception

    Dans ce contexte, la saga des Géants, spectacle vivant et gratuit, propose un modèle économique inédit et comme nul autre pareil. José Ramirez le confirme: "Le spectacle de rue ramène peu d'argent, sauf les Géants qui rapportent beaucoup. Cela tient à plusieurs facteurs, dont un: la compagnie Royal de Luxe n'a pas de concurrence, elle est en situation de monopole puisqu'elle est la seule à proposer ce genre de choses."