Modifié le 15 septembre 2014

Enquête à Genève sur des tableaux à la provenance trouble

GE: le Musée d'Art d'Histoire reconstitue le parcours de toiles du 15e et du 16e siècle
Le Musée d'art et d'histoire de Genève piste des toiles au passé trouble 19h30 / 3 min. / le 15 septembre 2014
Le Musée d'art et d'histoire de Genève mène actuellement une enquête sur un collectionneur d'art autrichien au passé trouble qui a déposé des toiles au musée dans les années 60, a appris la RTS lundi.

Dans le cadre d’une politique de clarification de ses collections et dépôts, le Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève a mené une enquête serrée autour de quatre toiles déposées dans les années 60 par un certain Ludwig Losbichler Gutjahr.

Mort en 1989 à Barcelone sans laisser de descendants connus, cet Autrichien était à la tête d’une vaste collection et sa biographie est parsemée de taches d’ombre. Des documents publiés sur internet indiquent qu’il était, durant la Seconde Guerre mondiale, proche d’agents nazis opérant au Maroc et en Espagne.

Retracer la provenance des oeuvres

Pendant plusieurs décennies au MAH, personne ne s’était particulièrement préoccupé de la provenance de ces œuvres aujourd’hui en déshérence. Il s’agit de trois tableaux de "primitifs" espagnols du 15 siècle – Rodrigo de Osona et Pedro Garcia de Benabarre –, et d’une œuvre du 16e siècle représentant Saint-Paul, attribuée au peintre italien Luca Giordano, qui a été longtemps exposée en salle.

En 2009, le MAH décide de passer au crible ses dépôts. Son directeur Jean-Yves Marin qui a aidé à la création à Genève d’une commission de déontologie des Musées est partisan de la transparence. Il s’agit de retracer la provenance exacte d’œuvres autrefois "déposées" au musée par des collectionneurs, pour une période plus ou moins longue. Les trois tableaux des primitifs espagnols qui dorment dans une réserve attirent alors l’attention. Comme seul indice, le musée dispose d’un petit papier collé au dos des toiles: "Dépôt de Ludwig Losbichler Gutjahr: Apartado de Correo 706, Barcelone."

Une vaste recherche

Brigitte Monti, collaboratrice scientifique du MAH, entreprend alors une vaste recherche qu’elle vient en partie de publier dans le dernier numéro de la revue spécialisée Genava. Par le registre civil de Barcelone, elle apprend que Ludwig Losbichler, né en 1898 en Autriche, est mort le 29 décembre 1989 à Barcelone. On ne lui connaît aucune femme, ni enfants et il n’a laissé derrière lui aucun testament. En l’absence de son lieu exact de naissance en Autriche, aucune recherche généalogique ne peut être menée.

Différents éléments sont réunis pour retracer la biographie du mystérieux collectionneur. Le MAH retrouve une partie de la riche correspondance qu’il a entretenue avec des conservateurs de musées et des galeries d’art. Sur un site internet américain "Archives of American Art", sont publiées les lettres échangées avec Jacques Seligmann (voir lien ci-contre), le propriétaire d’une célèbre galerie à Paris et New York. On y a apprend qu’en 1969, la collection de Ludwig Losbichler contenait près de 80 pièces, dont une oeuvre attribuée à Leonardo de Vinci, plusieurs Zurbaran, un Velasquez et deux Rembrandt.

Ludwig Losbichler vit alors dans le plus grand dénuement, dans un hôtel de Barcelone, et passe pour un excentrique. Il a déposé la totalité de son impressionnante collection dans différents musées européens, en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Outre les quatre toiles du MAH, la RTS a appris qu’un autre grand musée de Suisse alémanique abrite dans ses réserves sept tableaux ayant appartenu au collectionneur autrichien. L'établissement refuse toute communication sur ce dossier.

Un proche d'agents nazis

Brigitte Monti a enquêté sur le passé obscur du collectionneur autrichien. Elle a découvert un blog publié par un certain Eliah Meyer (voir lien ci-contre) - sous le pseudonyme Gatopardo - qui présente Ludwig Losbichler comme un agent de la Gestapo dont la collection aurait été acquise par des voies illégales (spoliation, ventes forcées etc.). Ce blog publie plusieurs rapports provenant de documents déclassifiés du "Secret Intelligence Service" britannique et de l'"Office of Military Governement for Germany" (l’organe mis en place par les Etats-Unis en 1945). On y apprend que l’Autrichien qui a vécu à Tanger avant de s’installer à Barcelone était proche d’agents nazis opérant au Maroc et en Espagne. En 1945, il est arrêté par les alliés en Espagne, et détenu pendant un an. Dans une déclaration de biens en 1946, il se présente comme un homme d’affaires et dit ne posséder que trois tableaux. Il est finalement relâché.

A partir de cette date, sa collection connaîtra une progression fulgurante. En 1948, elle compte plus de 15 oeuvres, puis 27 en 1953 et presque 80 en 1969. Elle atteindra au total plus de 125 pièces ! Le Musée d’art et d’histoire s’est adressé aux deux principales bases de données où sont recensées les oeuvres spoliées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale: Art Loss Register et Lost Art Internet Data Base. Les tableaux déposés à Genève n’y figurent pas. 

Si certains points ont pu être éclaircis (voir ci-contre), l’histoire ne dit cependant pas comment et par quel réseau, ces oeuvres ont finalement atterri entre les mains de Ludwig Losbichler.

L’enquête se poursuit…

Agathe Duparc

>> Le sujet complet concernant cette enquête sera diffusé dans le 19h30 de ce lundi.

Publié le 15 septembre 2014 - Modifié le 15 septembre 2014

Une partie du mystère éclaircie

La rocambolesque histoire de deux des tableaux espagnols a pu être en partie reconstituée.

Le Musée d'histoire de Genève a pris contact avec Alberto Velasco Gonzalez, un historien d’art espagnol, grand spécialiste du peintre Pedro Garcia de Benabarre.

Dans son article (lien ci-dessous), il estime que les deux peintures sur bois découvertes à Genève - "La présentation de la Vierge au temple" et "La rencontre devant la porte dorée" - font partie d’un retable gothique de très grande dimension.

Selon lui, ce retable ornait le choeur d’une église de la commune de Peralta de la Sal (Aragon). Il a été démantelé en 1908 par un prêtre et vendu en toute légalité pour renflouer les finances de la commune.