LA DEMARCHE

LA DEMOCRATISATION DU FILMEUR

Depuis que mon téléphone portable est équipé d’une caméra à la qualité suffisante, je collecte images et faits autour de moi. Cet objet qui traîne au fond d’une poche, jamais très loin du porte-monnaie donne la possibilité à chaque utilisateur de consigner des moments documentaires. Avec le temps, il est même devenu une source d’information effective dans des dictatures où par définition l’image désirée ne peut être qu’officielle. Un documentaire a été ainsi tourné en Iran sur la condition des femmes dans ce pays au nez et à la barbe des gardiens de la révolution. Cette « démocratisation » du filmeur est bien plus importante que lors de l’apparition du 8mm ou de la vidéo domestique. En effet, tout le monde se retrouve affublé d’une caméra, même si on a acheté un téléphone avant tout pour communiquer avec un tiers. Et quand on a un objet, on se met à s’en servir. On se retrouve réalisateur malgré soi. La plupart du temps, les gens s’en servent pour filmer des actions peu fictionnels : un événement insolite dans la rue, un mariage, le chat qui joue avec une pelote de fil, etc… C’est donc un objet qu’une très grande partie de la population connaît et utilise. Et cela change radicalement le rapport que l’on peut avoir comme spectateur devant un film fait téléphone à la main. Mon postulat est que cela présuppose un gain de réalisme. Et donc une occasion d’en jouer. En effet, quand je vois un film fait au téléphone, à la manière d’une captation, je décode la narration comme étant la trace d’un événement s’étant effectivement produit. Je peux même y reconnaître mon expérience personnelle de filmeur, puisque moi aussi j’ai été en position de produire des images. De là, j’ai essayé d’imaginer à quel point on pouvait détourner ce processus d’identification au narrateur pour partir dans la fiction. C’est un peu la suite du travail que j’avais fait sur Comme des voleurs (à l’est) en nommant le personnage principal Lionel Baier et en le jouant moi-même. On s’évite beaucoup d’explications et de justifications en laissant croire que la fiction est transparente.

L’HISTOIRE DE DAVID MILLER

En partant de ce principe, j’ai repris les 6 ans d’image que j’avais attrapé du bout du doigt et stocké sur un disque dur et j’ai commencé à imaginer l’histoire de David Miller. Ce dernier ne pouvant que prendre la parole à la première personne afin de réduire le dispositif de filmage (Le filmeur, son téléphone et une personne en face), j’ai décidé de lui imposer un destin clos dans le temps. Dans un mois, il sera mort. Il sait que ces jours lui sont comptés. Il sait que dès lors ses souvenirs, mon disque dur plein d’images filmées en 3G ou MP4, vont être sollicitées pour faire un bilan de sa vie. Quels sont les gens qui comptent vraiment ? Qui doit-on, veut-on revoir ? Sûrement pas pour dire au revoir, mais bien pour échanger une dernière fois avec les vivants.

LOCARNO 2010

Les choses se sont un peu précipitées quand Olivier Père m’a proposé de faire partie du jury du 63 Festival du film de Locarno. Je savais que cette invitation se jugulait avec une demande de présenter un film déjà réalisé dans le cadre de la section « films du jury ». Parler de mes anciens longs métrages, voilà bien quelque chose que je n’aime pas faire. Non pas que je les renie, mais parce que je sais que les prochains ne peuvent, ne doivent être que meilleurs. Dès lors, une rencontre avec le public me donne toujours l’impression d’être un con invité à un dîner du même nom : soit les gens adorent le film et je suis un peu gêné parce qu’en désaccord avec eux, soit les gens émettent des critiques négatives et je me retrouve à défendre, pour ne pas clore toute discussion, un objet sur lequel je ne porte que peu d’affecte. Bref, je demandais la permission à Olivier Père de présenter un nouveau film. Il acceptait, à condition que je puisse lui montrer quelques images avant la conférence de presse du festival, le 14 juillet dernier. Ce que je fis. Les 20 premières minutes du film le convainquirent bien plus qu’espéré puisqu’il décida de programmer LOW COST (CLAUDE JUTRA) en sélection officielle ! Je passais donc les nuits de mon mois de juillet et du début août à monter et tourner une première version du film. Chemin faisant, je me rendais bien compte que le potentiel d’un tel projet était bien plus large que la finalité que je mettais en forme pour Locarno. La façon de filmer, les opportunités de montage étaient bien plus larges et intéressantes qu’une organisation linéaire de type classique. Il y avait une possibilité de raconter cette histoire en essayant de suivre les circonvolutions de la pensée de David Miller. Notre cerveau fonctionne plus par association d’idée que par flux continu. Nos souvenirs nous reviennent par arborescence. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que internet ou les jeux vidéos ont un tel succès : ils rompent avec Aristote pour proposer une narration qui nous sied mieux.

INTERNET COMME CARNET DE NOTES

J’ai commencé depuis un an à mettre en ligne sur Youtube des vidéos comportant des éléments que je voudrais développer de façon plus optimale dans LOW COST (CLAUDE JUTRA). L'opportunité de produire une petite série de séquences autonomes publiées sur un site internet qui s’interconnecteraient entre elles pour former un long métrage me semble une expérience de cinéma assez intéressante. Cela permettrait de donner une vie à David Miller pendant la période de diffusion. Il existerait dans le temps de la diffusion, nous pourrions suivre sa trace entre Paris, Lausanne, Avignon, New York, Varsovie ou Tel Aviv. Il pourrait même être réactif à ce que les internautes commentent. Tout cela a un sens si les séquences postées sur le site ne sont pas que les rushes du long métrage, mais bien des petits films autonomes. Je pourrais utiliser le matériel déjà existant, mais aussi être réactif à l’air du temps, comme je l’ai fait pour Locarno.

 

Lionel Baier

 

 

 

(les intertitres sont de la rédaction)

 

 

 

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