CE QU'EN DIT LA PRESSE...

Lionel Baier, un film léger comme la mort, par Thierry Jobin (Le Temps)

Membre du jury, le cinéaste a réalisé pour l’occasion «Low Cost (Claude Jutra)». Un cadeau, petit en apparence

A l’entendre parler régulièrement de tout et de rien sur les ondes de la Radio suisse romande, à le voir enchaîner les films sans patienter sur la case des aides fédérales, Lionel Baier a fini par donner le tournis. Ses films de fiction, de Garçon stupide à Un autre homme, ne cessent de gagner une excellence qui inciterait quiconque de ses collègues à se reposer un peu. Pas lui: invité à Locarno comme membre du jury de la Compétition internationale, blanchi et nourri, le zébulon lausannois cumule une nouvelle fois.

Son festival 2010 aurait en effet découragé Alekseï Stakhanov lui-même: la journée, Lionel Baier a visionné les 18 films en concours, les a discutés avec ses cojurés et a présenté certains titres de la rétrospective Lubitsch; la nuit, jusqu’à mercredi, il a monté Low Cost (Claude Jutra), un nouveau film de 54 minutes, fabriqué en un mois et filmé avec son téléphone portable. «C’est pour ça que je n’étais pas beaucoup aux fêtes cette année.»

«En acceptant le jury de Locarno, a-t-il expliqué avant la projection de cet ouvrage tout frais, il y a une contrainte qui m’ennuyait: chaque juré doit choisir, parmi ses propres films, une œuvre qui est ensuite projetée durant le festival. Or, ça m’ennuyait de présenter un de mes anciens films parce que, en général, je ne les trouve pas bons. J’ai donc proposé de faire un film pour le festival.» Et de se demander, devant la salle comble du Palavideo: «Pourquoi est-ce que je me mets dans un tel état de stress?»

Bonne question. A laquelle il a répondu en quelques mots. Il a dit, entre autres: «Pour raconter le prix des choses.» Et aussi: «Pour voir si une petite fiction est possible» en si peu de temps et «avec un objet qu’on a tous au fond de nos poches». A cette seconde interrogation, Low Cost (Claude Jutra) répond oui. C’est possible.

Avec son titre en fausse piste, le cinéaste laissait présager un retour au documentaire, dans lequel il excelle (Celui au pasteur, La Parade). En un mois de préparation, il lui était au mieux possible de réaliser, disons, une lettre à Claude Jutra, chantre québécois du cinéma-vérité décédé en 1986. C’est pourtant tout autre chose que Lionel Baier a conçu: un petit film d’apparence innocente, mais dont les échos n’ont pas fini de nous perturber.

Au premier abord, c’est un peu la version cinéma de ses interventions radiophoniques. Le film repose sur une intrigue: les derniers jours, en caméra subjective, d’un certain David Miller, dont la voix est celle du cinéaste. Cet homme connaît la date de sa mort depuis le 14 avril 1985, mais il n’en a jamais parlé à personne. Il ne voulait pas «que le regard des autres change».

Mais le départ est proche et le cadre de sa vie se rétrécit, ce qui justifie aussi bien la petite fenêtre que la qualité médiocre des images du téléphone portable. Alors, David Miller revoit ses amis, ses amants, des fantômes aussi. Il observe son corps amaigri et passe du coq à l’âne en voix off, avec un ton enjoué qui cache la gravité de ses réflexions. N’y a-t-il plus que de l’air dans ses veines? Pourquoi ne se réjouit-on pas du fait que les choses les plus simples, comme descendre les poubelles, auront aussi une fin?

Le tourbillon est tel, avec l’abattage qu’on lui connaît et une floraison de musiques, de digressions, de mots en surimpression, qu’on traverse le film sans rien remarquer d’anormal. Jamais qu’une nouvelle variation du même personnage frappé par le destin, qu’il soit battu dans Comme des voleurs ou démasqué dans Un autre homme. Pourtant, un malaise s’instille en toute fin: Lionel Baier fixe le spectateur, déplie une feuille où il est écrit «Je suis David Miller», avant de la froisser, puis de s’éloigner dans la nuit. Lionel Baier redevenu Lionel Baier, les visages de tous les acteurs croisés dans le film reviennent en mémoire: ce sont, de Pierre Chatagny à Natacha Koutchoumov, ceux des acteurs vus dans ses films précédents. Ses amis. «Pourquoi est-ce que je me mets dans un tel état de stress?» se demandait-il. «Pour raconter le prix des choses.» Parce que le temps manque?

Lire l'article sur le net : Article de Thierry Jobin sur Low Cost

 

Locarno: «Low Cost (Claude Jutra)», un brillant impromptu de Lionel Baier , par Antoine Duplan (L'Hebdo)

 

A Locarno, les membres du Jury international doivent présenter un film qui montre leur travail (de scénariste, acteur, réalisateur...)

Lionel Baier est membre du Jury international.

Donc Lionel Baier devait présenter un de ses films.

Cette contrainte l’embêtait, parce que les «films déjà faits » sont pleins de défauts et qu’il préfère les films à venir. Avec l’aval d’Oivier Père, il s’est donc lancé un défi: réaliser avec trois francs six sous et son téléphone portable, cet «objet improbable» que tout le mode possède et qui ne sert a priori pas à filmer, ni même à communiquer puisqu’on se contente de l’utiliser pour dire «J’arrive»… Avec quelques amis comédiens, l’inépuisable Lausannois a fait Low Cost (Claude Jutra). Il a envoyé de premières images à Olivier Père le 13 juillet, veille de la conférence de presse du festival, et terminé le montage hier matin, dans sa chambre d’hôtel.

Il espérait présenter son impromptu discrètement: pas de chance, le PalaVideo était plein à craquer. Parce que le talent de Lionel est déjà fameux? En tout cas il a ébloui les spectateurs.

Davantage qu’un manifeste pour le cinéma de demain, Low Cost (Claude Jutra), qui compense ses limites technologiques par une intelligence narrative exceptionnelle, se pose en réflexion enjouée sur l’amour et la mort et s’avère brillant.

L’emploi d’un portable implique forcément un récit à la première personne: David Miller a eu très jeune la révélation de la date de son décès. Refusant la fatalité linéaire de la vie, il l’a bouffée comme un millefeuille. Maintenant, approche l’heure où il va devenir «la somme de tous ses souvenirs» et aussi l’heure «où tout commence». Il retrouve ses amis, amants, parents, il recense ses souvenirs et les brûle. Il se désencombre du superflu. Le film que nous voyons, ce sont les images qui restent de lui dans la carte de son portable.

Aucune œuvre en compétition n’égale en inspiration et originalité cet étincelant «film fait à la main» qui en une heure et à travers des images confinant parfois à l’abstraction allie l’humour et la métaphysique, la satire et la mélancolie, sans oublier l’hommage à Claude Jutra, cinéaste canadien disparu il y a vingt ans. Dans Low Cost, savoir faire un nœud de cravate est donné comme épreuve existentielle, les souvenirs d’une vie prennent la forme de petites madeleines proustiennes étalées sur l’oreiller, on raille tendrement le bonheur gay avec chien perdu et enfant adopté, on ratiocine sur la dévaluation de la vie, on récuse la compassion par pudeur. Et Alphonse, le singe en peluche jaune rescapé des tendres années, est immolé sur le barbecue… Au milieu de toutes ces trouvailles, une scène fantastique parée des charmes de l’enfance brille d’un éclat particulier: David Miller retrouve en rêve une amie suicidée (jouée par la fabuleuse Natacha Koutchoumov, son actrice fétiche). Elle râle qu’on se souvienne toujours d’elle comme une mignonne petite fille, alors qu’elle a été plus complète. Elle parle du choix que l’on doit faire au moment suprême – et que nous découvrirons bien assez tôt.

Au terme d’un festival avare en révélations, au moment où l’on en viendrait à douter du cinéma de fiction, Lionel Baier, tout sourire, Nokia au poing, vient rappeler que l’avenir existe. Il suffit d’avoir des désirs, des idées, des lettres. La technique est accessoire. Comme la leçon semble simple lorsque c’est l’auteur Un Autre Homme qui la donne. Et comme elle est légère…

Lire l'article sur le net : Article d'Antoine Duplan sur Low Cost