INTERVIEW DE MARC-ANDRE GRONDIN

Marc-André Grondin [DR]Marc-André Grondin [DR]
Acteur québécois, Marc-André Grondin, a débuté tout jeune dans des séries télévisées canadiennes ; bien que ses premières apparitions sur grand écran datent de 1991, il faut attendre en Europe le film C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée en 2005 pour le découvrir. En 2009, il obtient le César du meilleur espoir masculin pour son rôle dans Le Premier Jour du reste de ta vie. Il évoque ici le tournage d’ « Insoupçonnable », son personnage et ses partenaires.

Parlez-nous de votre première rencontre avec Gabriel Le Bomin…

Mon agent m’a prévenu que Gabriel souhaitait me rencontrer tout en me glissant de très belles choses sur lui, car il avait vu LES FRAGMENTS D’ANTONIN. Je n’ai pas été déçu. Gabriel est quelqu’un d’extrêmement intelligent doté d’une écoute exceptionnelle. Il sait tirer le meilleur de vous-même. Pour INSOUPÇONNABLE, où les émotions, les histoires et les degrés de lecture s’entremêlent, cette qualité m’a paru encore plus précieuse. J’ai tout de suite su que notre travail ensemble allait en profiter.

Qu’avez-vous ressenti à la lecture du scénario ?

Sam, le personnage, m’a plu. Dans INSOUPÇONNABLE, je n’avais pas de parents, je basculais dans un registre différent de ce que j’ai la chance de faire normalement, un rôle plus sombre, plus mûr. Le film abordait aussi un genre auquel je n’avais jamais touché. Aux copains qui me demandaient : «Quel est ton prochain projet ?» Je répondais : «un film policier où il n’y aurait pas de policiers.»

Entretemps, aviez-vous vu LES FRAGMENTS D’ANTONIN ?

Oui, et je trouvais le film très beau. Son esthétisme me parlait. Je suis quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à la technique, aux outils du cinéma (la caméra, la lumière, la musique, le décor, etc). Il me semble important, pour bien faire son travail, de prendre en compte ces différents outils qui nous entourent sur un plateau. Lorsque l’on comprend la valeur d’un plan, la lumière, les mouvements de caméra et le travail de montage, on a une meilleure lecture de ce que le réalisateur essaie de créer. C’est donc plus facile de donner au réalisateur ce qu’il veut, on économise du temps et développe une relation de respect et de confiance avec l’équipe.

Vous évoquiez Sam, qu’est-ce qui vous a touché chez lui ?

L’amour fou qu’il voue à Lise. C’est celui que l’on a possiblement vécu ou que l’on se souhaite, même s’il fait mal. Sam morfle à un point inimaginable sans qu’il lui soit possible de se sauver. Il préfère encore souffrir par Lise que de la perdre. La souffrance qu’elle lui inflige est plus agréable que celle de vivre sans elle. Leur relation n’est pas saine et le fait qu’il soient presque frère et soeur, ou qu’ils aient en tout cas grandi ensemble, vient encore brouiller les cartes. Sam ne peut pas vivre sans Lise car Lise est tout pour lui : sa maîtresse, son amie, sa famille. Il a envie d’en finir puisqu’il lui semble impossible de trahir la seule personne qui vous est chère, ce que Lise fait par deux fois.

Comment, justement, décririez-vous Henri ?

Henri est quelqu’un d’un peu naïf, mais que je crois de bonne foi avec Sam, «frère» d’une femme dont il tombe follement amoureux. Il veut le bonheur de Sam pour le bonheur de sa femme. Mais les deux hommes se font avoir de la même manière, se font briser le coeur de la même façon et courent tous deux après la même chose : Lise.

Quelles références, Gabriel vous a-t-il données pour le rôle ?

Les références, je m’en méfie un peu. Mais Gabriel m’a suggéré de revoir LE TALENTUEUX M. RIPLEY d’Anthony Minghella. Je me suis attaché au personnage de Matt Damon, l’imposteur qui agit sur l’histoire tout en faisant croire au public qu’il n’en est que spectateur. Damon, qui l’interprète tout en retenue et en subtilité, est magistral. Mais il s’agissait uniquement de surligner des éléments que Gabriel m’avait déjà expliqués sans reproduire quoi que ce soit à l’identique.

Les flash-backs et, d’une façon plus générale, la chronologie de l’histoire vous ont-ils posé des problèmes de jeu ?

La difficulté avec le personnage de Sam, c’est qu’il parle peu. Tout passe donc par le bon plan au bon moment. La chronologie, quant à elle, était un défi. Il ne fallait absolument pas manquer une marche. Gabriel me sécurisait beaucoup. Il venait me voir avant chaque scène et s’assurait que je me souvenais bien de ce que nous avions tourné avant et de ce que nous tournerions après. Il replaçait la séquence dans son contexte. Il faut s’abandonner au réalisateur. Lui faire confiance. C’est impératif que le réalisateur reste le navigateur de ce navire.

De quelle façon Gabriel se comporte-t-il sur un plateau ?

Sa discrétion ne l’empêche pas de susciter le respect général. Gabriel ne parle pas fort, mais il sait susciter l’attention. Il sait dire le mot juste au moment adéquat, ce qui fait de lui un grand directeur d’acteurs. Les conditions de tournage étaient difficiles, mais Gabriel restait toujours inspirant. J’ai rarement vu un réalisateur remercier son équipe à la fin de la journée. Gabriel le fait et pas seulement à la dernière journée de tournage. Il sait le sacrifice consenti par l’équipe pour son film et il en éprouve de la reconnaissance.

Connaissiez-vous vos partenaires ?

Non, mais je me suis tout de suite très bien entendu avec Laura. Dès le premier jour, nous avons partagé un fou rire de dix minutes sous l’oeil de Gabriel joyeux de cette complicité. Laura pourrait sortir d’un film en noir et blanc. Elle a une physionomie intéressante qui me rappelle le vieux Hollywood en noir et blanc. Charles, lui, est d’une grande justesse par rapport à Henri. Sur un plateau, Charles passe son temps à décharger sa bonne humeur, il aime bien rigoler avec ses camarades de jeu. Il a quelque chose de très théâtral qui rajoute un niveau très intéressant au personnage. J’ai découvert, avec beaucoup de plaisir, Grégori Derangère. C’est un acteur très charismatique. 90% des acteurs auraient joué son rôle de la même façon, tandis que lui l’a décalé. Il lui a insufflé une étrangeté angoissante, très en ton avec l’esthétisme du film.