INTERVIEW DE CHARLES BERLING

Charles Berling dans "Insoupçonnable" [DR]Charles Berling dans "Insoupçonnable" [DR]
Charles Berling incarne Henri dans "Insoupçonnable", notable genevois qui tombe amoureux d'une entraîneuse, interprétée par Laura Smet; il évoque son personnage et son travail avec le réalisateur et ses partenaires.

Qu’est-ce qui vous attirait chez Gabriel Le Bomin ?

J’avais vu LES FRAGMENTS D’ANTONIN. Et je trouvais son réalisateur intéressant et atypique. Gabriel a un imaginaire. Il possède aussi une façon de raconter les histoires qui lui est très singulière. Il semble n’appartenir ni à un courant ni à un autre. Le scénario aurait pu paraître dangereux et les personnages n’y rester que des «idées en l’air». Il a réussi à les incarner, à leur donner de la matière et de la chair, à les rendre attachants en prenant le temps de les filmer. Son travail sur le montage m’a surpris. Gabriel, qui sur un tournage ne cède pas à la panique, ne se situe jamais dans le rapport de force et sait parfaitement ce qu’il veut, a vraiment, je crois fait oeuvre de cinéma.

Comment décririez-vous Henri ?

Il est à la fois victime et dupé par Lise. Le fait de devoir aller chercher sa sincérité sous le jeu des apparences, de le construire pour le faire exister, m’intéressait. Avec Gabriel, nous avons eu plusieurs séances de travail qui ont infléchi sa vision du personnage. Il relie son film aux comédiens. Il les aime. Il s’en sert. Bref, il se tient à l’écoute. Lors de ces petits rendez-vous, je pouvais lui parler de certaines scènes que je sentais «améliorables». Même si le décor de quelques-unes d’entre elles, comme la gare de St-Exupéry, aide aussi à saisir des choses. L’architecture n’y est pas innocente. Elle entretient un rapport fort avec l’histoire. Gabriel indiquait la direction à suivre. Moi, car c’est en cela que consiste mon travail d’acteur, j’essayais de comprendre son univers et de lui être utile.

INSOUPÇONNABLE accorde une place cruciale aux pères…

Faux pères, faux frères… INSOUPÇONNABLE évoque en tout cas, pour moi, quelque chose de cette bourgeoisie nécrosée et de cette Europe où la transmission s’opère mal. Gabriel ne se contente pas de son thriller. Entre Lise et Sam qui tentent un «hold-up», Henri et Clément, joué par Grégori Derangère, celui, d’un autre âge encore, incarné par Francis Perrin, le film décline aussi un conflit de générations.

Quels rapports, au fond, Lise et Henri entretiennent-ils ?

Ils vivent une histoire d’amour vouée à mal se terminer, même si Henri sera peut-être le seul à s’en sortir. Gabriel et moi, étions d’accord là-dessus. Mais nous souhaitions ne rien surligner pour ne pas ajouter une couche de malentendu. Lise se retrouve prise à son propre piège. Henri se fait avoir. J’aime l’idée que des hommes aussi établis dans une bourgeoisie, helvétique de surcroît, donc rompue au secret et taillée dans un socle solide, se révèlent tellement fragiles affectivement.

Connaissiez-vous Laura Smet ?

Un peu, je connais surtout ses parents… J’ai adoré l’hypersensibilité qu’elle développe. Laura est une fille fragile qui a beaucoup de talent.

La chronologie inhabituelle de l’histoire a-t-elle compliqué votre jeu ou influé sur lui ?

Non, car c’est précisément ce qui me plaît au cinéma. À la différence du théâtre, le cinéma n’est qu’une question de fragments. Aux comédiens de les regrouper pour faire émerger le sens du récit. À eux de décider quel «plus» y mettre. Pour cela, il faut, bien sûr, éprouver une confiance totale dans son metteur en scène. Gabriel a toujours été moteur. Sous la commande, il ne peut s’empêcher d’être un auteur. Il parvient, avec beaucoup d’humilité, à rester personnel sans se couper du public. Il n’a rien d’un «béni oui oui». Il ne cherche pas à rentrer à n’importe quel prix dans une facture commerciale. Il sait à la fois se situer dans son temps et dans l’industrie. Un équilibre difficile auquel sont confrontés tous les metteurs en scène d’aujourd’hui.